- Au jour le jour, décembre 1984
Revenants
(Écrit spécialement pour la “Presse” le 17 Septembre 1927 par Emmanuel Desrosiers de Laprairie).
Je ne voudrais pas rééditer l’histoire classique des revenants, avec son décor funèbre et ses terreurs sans nom; je parlerai d’une aventure vécue il y a quelque quinze ans.
Ma famille avait acheté une énorme maison de pierre, située sur une côte assez escarpée. Pour y parvenir, il fallait, gravir des massifs d’arbustes très touffus, poser les pieds sur des marches taillées dans le roc rouge, s’agripper à une rampe irrégulière et délabrée. Dès lors qu’essoufflé on parvenait à la terrasse où pesait lourdement l’énorme masse de pierre, l’œil embrassait très loin le pays d’alentour. Tout près coulait une rivière tortueuse et pleine de rapides; là-bas, un petit bois faisait tache dans le paysage clair et semblait être le repaire de quelque sorcier ou revenant. La maison, ancien manoir, était inhabitée depuis des années. Les caves étaient immenses et partout dans les fondations, on distinguait des portes murées; dans une des pièces du soutassement, un puits béait, et on distinguait à fleur d’eau un trou ouvert sur je ne sais quel abîme; partout d’obscurs réduits, des escaliers de pierre, très larges, fuyaient vers les étages supérieurs et d’autres plus petits se perdaient sous les combles. Ma famille n’habitait qu’une partie de cette maison. Il y avait là d’immenses pièces percées de larges fenêtres où pénétrait abondamment le soleil du matin. Nous n’avions pas apporté de meubles ou à peu près pas. D’ailleurs nous n’y passions que l’été, et malgré l’abandon prolongé du manoir, celui-ci contenait encore force couchettes de vieux chêne, bahuts de cèdre, fauteuils aux étoffes fanées, massives tables et même, piano antique, couleur vieil ivoire.
Le premier été, il fut convenu que j’irais préparer l’entrée de la famille. Personne n’avait encore visité le domaine qui avait été acheté, l’hiver précédent.
La première journée fut employée à nettoyer les pièces que nous devions habiter par la suite. Le soir venu, il fallait songer au repos. J’avais congédié une couple de petits bonhommes qui m’avaient aidé tout le jour et je goûtais la solitude délicieusement. J’avais mis du bois dans l’âtre et bientôt la flamme joyeuse montait et tournoyait dans la cheminée aux pierres disjointes et comme le soleil se couchait, des ombres passaient sur les murs et s’évanouissaient aussitôt.
Bientôt la nuit envahit le manoir. Le rougeoiement de l’âtre empourprait par moment les murailles enténébrées pendant que le bois craquait et se fendillait dans le brasier. J’avais fermé les lourds volets des fenêtres et verrouillé la porte de la pièce où j’étais. J’avoue que je n’aimais pas ce lourd silence que seul le crépitement de la braise rompait. Les heures passèrent, les tisons s’éteignirent et la formidable nuit pénétra opaque et pleine de rêves dans la vieille maison de pierre. D’abord je m’étais assoupi dans un large fauteuil rembourré et bientôt une invincible torpeur m’avait engourdi, anéanti presque.

Tout à coup, – il me semble ressentir encore un frisson qui glace – d’épouvantables cris troublent l’écho du vieux manoir; longtemps ils se succèdent sans interruptions; ils montent au paroxysme, deviennent saccadés, haletants, diminuent et semblent se perdre dans les profondeurs des caves; maintenant des plaintes déchirent l’air : il semble que ce sont des enfants qu’on égorge; ces plaintes ont tellement d’expression qu’il est impossible de définir la lancinante douleur qu’elles veulent exprimer; et puis on frappe dans les murs, on heurte les boiseries, on semble traîner de lourds colis; soudain on dirait qu’un corps-à-corps terrible s’engage dans les ténèbres et puis tout s’arrête comme si quelqu’un avait donné un commandement.
La terreur m’envahit. Nul doute que des choses extraordinaires se passaient dans le soubassement. Je ne rêvais pourtant pas, j’avais bien entendu d’atroces cris retentir dans les pièces du bas, des pas heurter les escaliers, des gémissements s’étouffer et se perdre dans les profondeurs de la maison.
Cela se passait en 1912, en plein siècle de lumière, à l’heure où de tous les coins du globe les mystères les plus insolubles étaient éclaircis; je ne croyais pas aux revenants; je sortais du collège et je me piquais d’une certaine indépendance de pensée et de beaucoup de scepticisme. Selon moi, tout pouvait s’expliquer et se comprendre.
Malgré cela, je restais figé dans le grand fauteuil vétuste, mes yeux ouverts n’entrevoyaient rien : la nuit s’écrasait dans la vaste pièce et il me semblait que bientôt le Mané, Thécel, Pharès de Anciens s’écrirait en lettre fulgurantes sur la muraille. Imaginez-vous endormi, seul en un lieu désert, et que soudain des plaintes de trépassés vous réveillent en sursaut; le tableau est certes lugubre et incroyable et imaginé, selon vous, par quelque romancier extravagant. Non, de terribles aventures sont encore réservées aux humaines et le sceptique croira quand il aura vécu des heures d’angoisse comme celles qui j’ai vécues par cette nuit d’épouvante.

Le silence s’était fait et bientôt le matin chassait les ombres mouvantes qui peuplaient le manoir; avec le soleil la peur s’atténuait, mais cependant le frisson ne m’abandonnait pas. J’ouvris les fenêtres. Le roc de la pente était rouge comme si du sang y avait coulé; çà et là des touffes d’arbustes s’accrochaient au flanc de la butte, comme prises elles aussi d’une invincible peur; là-bas, dans l’aube claire, la fumée montait des cheminées, elle semblait vouloir fuir très vite vers le grand ciel bleu.
Je descendis vers la plaine sans regarder derrière moi et j’arrivai à la gare une heure avant le passage du train. Je devais avoir l’air hagard, car les gens rencontrés me regardaient drôlement.

J’avais décidé de retourner à la ville et de ne jamais revenir au vieux manoir. Le train arriva, je dis adieu à l’endroit et bientôt le roulement du wagon m’endormit. Le voyage me sembla court et vers midi j’étais au milieu de ma famille fort surprise de mon retour si subit. Je racontai les évènements qui s’étaient passés, je narrai ma terrible aventure sans pouvoir me défendre d’un invincible effroi. Mon père, très sceptique, hocha les épaules et me dit : “Tu as eu le cauchemar, petit, ne répète pas cela, on en rirait.” Je voulus protester, il m’arrêta : “Voyons, dit-il, on n’est plus au temps des sorciers, que diable!” Je n’avais pourtant pas rêvé et je gardais en mon âme le souvenir l’inoubliable nuit.
Malgré ma promesse de ne plus revoir le vieux manoir, il me fallut deux semaines plus tard, suivre ma famille à la campagne. La journée du départ avait été très chaude. Tout le jour de petits nuages noirs s’étaient promenés à travers l’espace; vers le soir, sans doute, l’orage éclaterait et nous assaillerait au manoir. Le souper s’expédia vite et la famille se rassembla devant la vaste construction. Nous devisâmes quelque temps. Bientôt chacun gagna ses quartiers pour y passer la nuit. On m’avait assigné une grande chambre que je devais partager avec un jeune frère. Je ne dormis pas. Une atmosphère de plomb pesait et pas un souffle ne venait du dehors. J’eus l’intuition que quelque chose de singulier allait se passer.

Vers onze heures l’orage éclata. Le vent s’était levé et criait sa fureur à travers les colonnades de la vieille maison de pierre; le tonnerre roulait, éclatait et se perdait au loin; la pluie inondait les vastes galeries, elle croulait par moment et les gouttières geignaient sous l’effort de l’eau et du vent. Tout à coup j’entendis ma mère qui disait la nuit : ”Mon ami, on fait de la forge à la cave!” Elle s’adressait à mon père qui se leva aussitôt. Dans une autre chambre mes deux sœurs jetaient les hauts cris et appelaient avec des voix que je ne reconnaissais pas. Dans la cave le marteau exécutait un rythme étrange sur une enclume imaginaire. Je n’essaierai pas de décrire la terreur qui m’envahit. Mon jeune frère était venu s’écraser près de moi, il pleurait silencieusement, s’agrippait à ma robe de nuit, se haussait à mon oreille et se lamentait tristement. À la cave la clameur couvrait maintenant le bruit de forge; il semblait qu’on travaillait sous les fondations et que les artisans de l’œuvre étaient des désespérés; tantôt un grand cri s’étouffait, sorte de plainte formidable qui montait des abîmes et qui mourait comme étranglée; tantôt des escadrons semblaient se mouvoir, passer très près de nous, descendre et se perdre dans de lointains corridors. A dehors la nuit était affreuse, le tumulte des éléments ne parvenait cependant pas à couvrir les bruits étranges du soubassement.

Le jour se montra enfin. Il était laiteux, là-haut des paquets de brume s’effilochaient, des trouées se faisaient dans le chaos des nuages, une brise molle passait sur la plaine. Tout le monde fut sur pieds au plus tôt, tel était l’avis général : fuir ce lieu maudit où par des nuits sans lune des sarabandes diaboliques ébranlaient les vieux murs.
Mon père était navré. Il ne cessait de répéter : “C’est incroyable, c’est impossible.” Mais il lui fallait bien se rendre à l’évidence. Nous quittâmes donc la vieille demeure; les portes furent verrouillées, les fenêtres condamnées et nous descendîmes vers la plaine.
Mon père, par la suite, vendit le manoir à un homme riche qui résolut de le mettre à neuf. Les années avaient fait oublier à ma famille la terrible nuit de jadis quand un jour l’acheteur vint trouver mon père et lui dit : “Vous m’aviez parlé d’un mystère, je l’ai résolu. Des ouvriers préposés aux réparations de la maison se sont plaints qu’elle était hantée et que le diable, chaque nuit, y venait mener sarabande et horrible tintamarre. Je voulus découvrir l’origine de ces bruits. Après bien des recherches les ouvriers constatèrent que le système d’aqueduc, défectueux, imitait en se vidant tout ce que l’imagination humaine pouvait inventer. Après réparations les bruits disparurent complètement”. Mon père resta tout surpris et ronchonna, rageur : “Faut-il être bête, tout de même!”

- Au jour le jour, décembre 1983
Grande vente
En terminant l’année 1983 la SHLM publie sept nouveaux documents. Il s’agit de cahiers pédagogiques produits dans le cadre du projet “Connais-tu LaPrairie ?”, lequel projet est destiné aux jeunes élèves du cours primaire.
Cependant parmi cet ensemble, deux documents vous intéresseront plus particulièrement : il s’agit d’un “rallye” à pied dans le Vieux LaPrairie (32 pages) et d’une maquette de carton représentant le “vieux fort”, laquelle doit être découpée et assemblée.
Deux productions de grande qualité !
Nos prix : le “rallye” et la maquette se vendent chacun $3 ,00 l’exemplaire. Pourquoi ne pas les offrir à des enfants ou à des amis ?
Toujours disponibles :
LACROIX, Yvon. Les origines de La Prairie. 205 pages. 12$
Répertoire numérique du Fonds Elisée Choquet. 10$ l’exemplaire.
- Au jour le jour, décembre 1983
Éditorial – Un plan dans la poche…
Nul ne contestera que notre Société est bien connue pour son dynamisme et son "agressivité", particulièrement lorsqu'il s'agit de mise en valeur et de sauvegarde. Les bons exemples foisonnent: expositions, conférences, interventions en milieu scolaire, sauvetages archéologiques, informations touristiques, visites guidées, archives et consultations de toutes sortes. Cependant dans grand nombre de cas les résultats obtenus étaient bien inférieurs aux énergies investies: malgré deux employés permanents et un groupe de guides bénévoles solidement formés, bien peu de gens sont venus nous visiter l'été dernier. Il arrive aussi que l'on fasse trop peu et trop tard: la démolition de l'entrepôt Rémillard, les fouilles à la hâte lors de la rénovation du Vieux Marché et le sauvetage de dernière minute sur les lots 98 et 99 (Académie St-Joseph) en sont de tristes illustrations.
Sans être alarmistes et sans laisser croire que la Société donne constamment des coups d'épée dans l'eau, sans non plus que l'on mette en cause la compétence des intervenants; la réalité s'impose d'elle-même malgré tout. Bref toutes les actions qui ne s'articulent pas autour d'un plan d'ensemble de développement de l'arrondissement historique sont tôt ou tard vouées à l'échec.
L'heure de la concertation a sonnée, la Société ne doit plus faire cavalier seul et s’immoler en de vains efforts. Elle ne doit plus non plus être constamment tiraillée entre la sauvegarde et le progrès.
Qu'on le reconnaisse enfin, l'avenir du Vieux LaPrairie appartient aussi à ses habitants, à ses commerçants, au conseil de ville et au Ministère des Affaires culturelles. Ces gens, un jour réunis à la même table, devront s'entendre sur la vocation future de ce secteur de la ville. Lors des discussions les meneurs auront la délicate tâche d'éviter la confusion et la mésentente. Il leur faudra aussi être habiles à concilier des besoins parfois aux antipodes les uns des autres. Et que sera alors le rôle de notre Société dans cette nouvelle Arche de Noé? figure de proue ou ancre flottante ? Nous verrons bien et bientôt je l'espère!
- Au jour le jour, décembre 1983
Le Bastion
“Le Bastion”
Décembre 1983
Bulletin officiel de la Société Historique de La Prairie de la Magdeleine
C.P. 131, La Prairie
P.Q. J5R-3Y2
Rédacteur en chef : Gaétan Bourdages
Collaborateurs à ce numéro :
Michel Létourneau
Patricia McGee-Fontaine
Bernard Legault
René Perron, ptre
André Taillon
Montage : Henri-Paul Rousseau
et Graphismes : Paul Hébert
Secrétaire de rédaction : Claudette Rousseau
Page couverture : Luc St-Martin
Services techniques : Fourniture de bureau Prestige enrg.
Dépôt légal : Second trimestre de 1982
- Au jour le jour, décembre 1983
Fonds Élisée-Choquet
Dans les parutions précédentes nous avons vu ensemble de quelle façon s’était constituée notre riche documentation historique et généalogique. Un lien particulier de solidarité “historiographique” unit tous ces patients chercheurs : de Pierre-Casimir Dufresne et la Société Littéraire à Thomas-Auguste Brisson maître d’œuvre de cette richesse unique en son genre, et jusqu’à Élisée Choquet, l’historien, l’archiviste et surtout le conservateur de ces biens.
Mais si vous le voulez bien reprenons notre histoire du Fonds là où nous l’avions interrompue dans le précédent numéro du Bastion. Au décès d’Élisée Choquet en 1972, les nombreuses boîtes de documents qu’il conservait jalousement sont remises aux responsables des archives du diocèse de Saint-Jean. Un an plus tard, à l’occasion du déplacement de l’Évêché de St-Jean vers Longueuil, l’ensemble de ce qui constitue le “Fonds Elisée Choquet” est offert aux Archives nationales du Québec à Montréal. C’est là qu’après un inventaire sommaire, les documents seront enfin mis à la disposition des chercheurs en histoire locale et nationale.
Trésor inestimable, le “Fonds Élisée Choquet” c’est l’histoire de La Prairie présentée presqu’“au jour le jour” à travers les greffes des notaires de Montréal et de La Prairie, ce sont aussi des “notes” du Docteur Brisson et de ses proches collaborateurs, des cartes et des plans, des cahiers des rapports des Syndics de la Commune, des relations de procès et de milliers d’autres publications toutes aussi intéressantes. Le Fonds c’est de plus l’histoire culturelle et religieuse de La Prairie, le récit en capsules de sa vie économique, politique et sociale. N’est-ce pas aussi la vie de ses habitants? Près de 8 000 pièces s’y rapportent aux familles de La Prairie et de la région depuis leur arrivée au pays jusqu’aux débuts de ce XXe siècle (répertoires de naissances, mariages et sépultures, inventaires d’actes notariés concernant les premiers arrivants et leur descendance, coupures de journaux d’intérêt familial soulignant tantôt les anniversaires et les évènements sociaux, tantôt les décès ou les faits d’arme à caractère politique). Le Fonds Élisée Choquet c’est tout cela et bien d’autres choses encore… “Cette documentation déborde aussi sur les questions d’ordre national et international. Bref on y aborde tous les sujets selon M. Raymond Dumais des A.N.Q. à Montréal. Bref on y distingue 31 400 pièces différentes.
Convaincue de l’importance du Fonds et stimulée par quelques visites aux A.N.Q. à Montréal, l’idée nous vint de rapatrier vers La Prairie ce précieux élément de notre patrimoine afin de pouvoir l’utiliser plus pleinement encore. Cela n’alla pas sans quelques difficultés, mais après quelques déceptions les portes s’ouvrirent enfin et nous recevions alors l’aide des gouvernements municipal, provincial et fédéral. UN rêve prenait allure de réalité; nous allions pouvoir photocopier les sections de généalogie et d’histoire locale du fonds : un total de 18 460 pièces.

Cette réalisation ne s’est cependant pas accomplie sans des efforts incessants. Trois bénévoles de la Société historique de LaPrairie (Mesdames Berthe Dubuc-Favreau, Héléna Doré-Désy et Patricia Mc-Gee-Fontaine) grâce à un accueil sympathique, à beaucoup de compréhension et avec l’aide des responsables des A.N.Q. à Montréal, purent à raison de 165 visites, rafraichir, reclasser et distribuer dans de nouvelles chemises (1 112) et de nouvelles boîtes (33) un fonds qui s’avérait plus pratique tant pour la conservation, la consultation que la reprographie. Plus tard le même groupe obtint l’autorisation de préparer et de réaliser le “Répertoire numérique du Fonds Elisée Choquet”; travail auquel collabora étroitement M. René Côté f.i.c.. Egalement favorisés par les responsables des A.N.Q. à Montréal, le fichier de référence et le travail de reprographie furent accomplis par deux collaboratrices étudiantes remarquables : Joanne Côté et Anne Martin.
Il ne reste plus aux générations présentes qu’à protéger et compléter cet héritage. N’est-il pas du devoir de chacun de collaborer à la mise à jour des documents qui témoignent de l’histoire actuelle?
- Au jour le jour, décembre 1983
Mot du président
Mon prédécesseur à la présidence a déjà prononcé une phrase qui traduit bien mon état d'esprit actuel: "Ce sont d'abord les activités qui donnent vie à notre Société". Ces activités sont en grande partie générées par nos comités, toujours très actifs, qui réalisent de nombreux projets sans ménager leurs efforts.
Le Comité de Généalogie pour une part continue de susciter un intérêt grandissant auprès de nos membres et des visiteurs venant de partout, au-delà même des limites de notre région. De nombreux articles et publications ainsi que des cours sur la généalogie sont offerts par ce Comité sous l’habile gouverne de M. Viateur Robert.
Quant au Comité des Guides, il nous a déjà soumis un premier rapport en conseil général; rapport dans lequel il élabore sa structure et ébauche sa stratégie sur le plan des activités d'accueil et de visites guidées à l'intérieur de l'arrondissement historique. Mesdames Girard et Boudreault songent déjà à la préparation d'un programme préliminaire d'activités concernant le 150e anniversaire de la construction du premier chemin de fer canadien à LaPrairie.


Le 15 déc. dernier M. André Taillon et Madame Claudette Rousseau nous présentaient les cahiers du projet "Connais-tu LaPrairie?" dans leur version définitive. C'est là l'aboutissement de plusieurs mois de travail.
Il y a également le Comité de Cartographie qui se révèle toujours présent auprès des chercheurs. Si la subvention demandée au Gouvernement fédéral reçoit un accueil positif, ce Comité pourra bénéficier de moyens spéciaux pour la mise en marche de son programme d'activités. D'ailleurs le directeur, M. Moquin, nous fournira sous peu dans un prochain numéro du Bastion, un résumé des travaux en cours.
N’oublions pas le Comité des Aînés qui est à évaluer la possibilité d'introduire l'informatique dans le traitement des informations contenues dans notre centre de documentation. Mesdames Patricia McGee-Fontaine et Berthe Dubuc-Favreau songent même à confier un second mandat au groupe "Nouveaux Horizons".
Bien que les fouilles sur les lots 198 & 199 soient pour le moment terminées, le Comité d’Archéologie demeure fort actif, Les archéologues membres de la firme Ethnoscop ont d’ailleurs promis de nous livrer les résultats de leurs recherches en avril prochain: sans doute des conférences à ne pas manquer.
Enfin le Bastion, dirigé par une nouvelle équipe, paraît à un rythme régulier et la qualité du bulletin s‘améliore d‘une parution à l’autre. Cependant, M. Bourdages, responsable de la rédaction, déplore le faible nombre de collaborateurs et invite de nouveau chacun des membres à y écrire. Il peut s‘agir de résultats de recherches, d'interviews ou simplement de lettres ouvertes; car le “Bastion" se veut surtout être un moyen privilégié de communication entre nos membres. Bref, les Comités existent, ils sont ouverts à tous. Ne fournissent-ils pas l'eau qui fait fonctionner le moulin dont la roue tournera à la condition que tous les filets d'eau coulent dans le même sens.
Il est donc compréhensible que je prône la collaboration étroite des Comités entre eux, car il ne faut pas éparpiller les efforts, mais plutôt offrir toujours le même standard de qualité qui, jusqu’à maintenant, a toujours identifié notre Société et lui a assuré une place de choix parmi les autres groupes du même genre.
- Au jour le jour, décembre 1983
Finances
Du 1er juillet 1983 au 31 novembre 9183
Actif
Octrois “Connais-tu La Prairie” : 3 000.00
Dont Comité des guides : 200.00
Dont Comité de Généalogie – Musée des Beaux Arts : 50.00
Dont Comité de Généalogie – Arthur Sénécal : 20.00
Octrois Ville de La Prairie : 958.33
Octrois Ville de La Prairie : 335.00
Remboursements Interurbains et photocopie – Ginette : 33.83
Cotisations 8 à 12.00 : 96.00
Magasin : 50.75
Dont Comité de Généalogie : 10.00
Intérêts B Nationale 3501509 : 149.46
Total : 4966.73
31/6 Balance Banque Nationale 3501509 : 4583.73
Balance Banque Nationale 0122329 : 449.30
Petite caisse : 30.24
Total : 9966.73
-1200.00
= 8766.73
Passif
Entretien des locaux : 130.00
Papeterie et timbres : 66.77
Téléphone : 226.89
Assurances : 335.00
Achats Comité Généalogie : 110.00
Frais bancaires : 22.07
Sentier pédestre : 500.00
Connais-tu La Prairie : 425.41
Total : 1856.14
30-11 Banque Nationale 3501509 : 6626.61
Banque Nationale 0122329 : 240.63
Petite Caisse : 43.25
Total : 8766.73
juin 1983 – Correction 3501509 : 1200.00
Total : 9966.73
- Au jour le jour, décembre 1983
Nécrologie – Frère Ernest Rochette F.I.C.
Le 8 juillet 1983 la S.H.L.M. perdait le doyen de ses membres en même temps que l’un de ses fondateurs. Nous reproduisons ici un texte paru lors de la célébration de son 70e anniversaire de vie religieuse en mai 1983. Puissions-nous garder un ardent souvenir de cet homme de grande valeur!
“Je n’ai pas vieilli; j’ai connu plusieurs jeunesses successives”. Cette phrase de Lacordaire s’appliquait parfaitement au Frère Ernest Rochette (Frère Damase).
Officiellement à sa retraite depuis 1965, il était toujours alerte et actif. Il s’occupait de sa station de météorologie, il distribuait le courrier dans la Maison principale et il consacrait le meilleur de son temps à la lecture, à la préparation de rapports sur des thèmes sociaux et culturels, à la rédaction d’articles de revues. Sa lumière veillait tard dans la nuit! Et il s’intéressait toujours aux sports. Il trouvait encore le moyen de donner des cours privés à des jeunes et il apportait son aide à des chercheurs en histoire. Il avait même fondé avec d’autres voici 11 ans, la Société historique de LaPrairie de la Magdeleine. Il était toujours le modérateur des Amicales d’anciens élèves. Et ceux qui avaient eu la chance de l’avoir comme professeur lui étaient demeurés très attachés. Il les enthousiasmait pour l’étude et les menait au succès, tambour battant, toujours avec le sourire. Il a laissé sa marque à LaPrairie où il a enseigné de 1920 à 1927.
Sa carrière dite “active” fut aussi riche que longue, depuis sa première affectation à l’Académie Saint-Paul, en 1914, jusqu’en 1965. Professeur apprécié, il fut également un directeur d’école remarqué, à Sainte-Elisabeth, à Sainte-Clotilde et à l’E.S.S.S. Au Séminaire de Sherbrooke, où il enseigna de 1942 à 1947, le Frère Damase était un personnage! Et il ne faudrait pas oublier ses cours à l’Université de Montréal et les dix années où il fut le Directeur des Etudes des F.I.C.
Pendant dix autres années, il fut le directeur du Comité des Livres et, à ce titre, responsable des publications pédagogiques des Frères. Ce qui ne l’empêchait nullement d’être membre actif du Comité de Régie, de sous-comités (mathématiques, sciences, géographie) et de la sous-commission des programmes et des manuels, pour le Département de l’Instruction publique. Le Surintendant le tenait en haute estime. Il trouvait également le temps de préparer le Bulletin de la Société de Pédagogie de Montréal dont il fut le président, de cultiver la musique et de rendre d’innombrables services à ses frères.
Oui, le 7e enfant de Joseph-Misael Rochette et de Marie-Jessée Dussault, né le 25 janvier 1895 à Pointe-aux-Trembles, aujourd’hui Neuville, dans le célèbre comté de Portneuf, a connu une vie riche et bien remplie de dévouement et de service. Le novice de 1913 a fait honneur au nom de religion qu’il avait reçu : Frère Damase. Puisse-t-il rester longtemps vivant dans le cœur de ceux qu’il a côtoyés.
- Au jour le jour, décembre 1983
Architecture – Le Moulin à vent de La Prairie
En acceptant la concession de la Seigneurie de LaPrairie de la Compagnie des Cent -Associés en 1647, les Seigneurs jésuites s'engageaient à fournir à leurs futurs censitaires deux services de première nécessité pour l'époque: le moulin d'abord devant servir à moudre le grain et une chapelle. Même si l'établissement définitif des premiers colons à LaPrairie date du printemps 1668, les Seigneurs ne perdront pas de temps à remplir ces deux obligations.
Sitôt le manoir seigneurial achevé on y aménagea une chapelle afin d'y tenir les offices religieux. Les premiers registres paroissiaux datent de 1670. Nous présumons que la construction du moulin à vent débuta vers cette date car il était déjà en opération en 1672. Cet effort financier que les Jésuites devaient assumer était de taille, car la construction et l'entretien d'un moulin étaient des charges très onéreusesArrêté du Conseil souverain du 20 juin 1667.. De fait, les moulins du Canada coûtaient trois fois plus cher qu'en France car les meules, les instruments de fer, les cordages et les voiles ét aient tous importés de la mère-patrie.
Les relations de la bataille de 1691 écrites par M. de Bénac et Peter Schuyler nous aident à situer ce premier moulin où le meunier Mathieu Fayes vint s'établir en 1672.
M. de Bénac raconte en effet le 2 septembre 1691:
"Les ennemis se coulèrent une heure avant le jour le long de la prairie du costé de la petite rivière et vinrent jusqu’au moulin, La sentinelle quy y estoit postée cria quyvala, et sur le quon ne repondoit point tira criant aux armes et se sauva aussytost. Dans le moulin, les Ennemis decouverts se jettent sur le Corps de Garde quy estoit entre le moulin et le fort et en chasserent Les habitants quy senfuirent en Desordre dans le fort."M. de Benac, 2 septembre 1691, France : Archives des colonies, C11A, vol.11, p.557.
Il est donc clair de ce qui précède que ce premier moulin était au nord du fort, entre celui-ci et la rivière St-Jacques. Qu’en est-il advenu? nous n'en savons rien pour le moment. Aurait-il été détruit ou déménagé? Quoi qu’il en soit la carte de Gipoulou (vers 1775) fait mention cette fois d'un autre moulin situé au sud du fort, à peu près derrière l'actuel garage Shell rue St-Henri, dans le prolongement de la rue St-Ignace.
Ce second moulin est sur "un lopin de terre d'environ 600 toises en superficie aboutissant sur la devanture sur la rivière St-Laurent, sur l'arrière et au côté Sud-Ouest à la Commune de La Prairie, l'autre côté au nommé Guérin". Déjà vétuste vers 1780, il est donc facile de croire que l'édifice avait été érigé plusieurs décennies auparavant.
La meilleur description du moulin et de la maison du meunier est celle du Notaire Dandurant datant du 29 février 1820 : “…“Moulin au Sud-Ouest du Bourg, garni de deux moulanges, tournans et mouvans, plus sur l’emplacement du moulin, une petite maison de bois, 18’-0 x 18’-0”, chassis vistrés. portes et contre-vents, écurie. Clôture qui existe actuellement en alignement avec côté “Est” d’une certaine rue qui se termine à l’emplacement du moulin. (…) Le moulin a besoin de réparations; les deux vergues à l’arbre du moulin, raccomoder les fusées des mouvements, consolider le chapeau, les deux escaliers, crépir le corps du moulin, refaire la cheminée et foyer, peindre le chapeau, faire un nouveau sommier et un nouveau CABESTAN.”
En 1846, ledit moulin est incendié. Les Jésuites étant revenus depuis peu à LaPrairie, reprennent leurs activités en tant que Seigneurs et entreprennent la construction d’un autre moulin. Cette fois ce sera un bâtiment carré à deux étages, et son mécanisme à aubes fonctionnera selon le même principe que celui du moulin de la Côte-Ste-Catherine.
Lorsque le droit seigneurial est aboli en 1854, les Jésuites vendent le moulin au Capitaine du bateau “l’Aigle”; M. Julien Brosseau. Fait étonnant, le nouveau moulin garde encore le nom de “moulin à vent”. D’ailleurs dans les cahiers des comptes des Sœurs de la Congrégation Notre-Dame de LaPrairie, la dernière mention d’argent versé pour “voyage au moulin” est en date du premier avril 1855.
Deux ans plus tard le gouvernement vend à l’encan le moulin à farine pour la somme de 7 240,00$. C’est un monsieur Dorion qui s’en porte acquéreur.
Durant quelques années il sert d’entrepôt, étant donné qu’il est tout près du quai de l’Aigle. Cependant les inondations et les glaces l’auront rapidement détérioré et il ne sera plus que ruines au début du siècle actuel. M. T.A. Brisson le situait “tout près du dernier brise-glace”.
Quoiqu’il n’existe plus aucune trace de ces moulins à LaPrairie, une de nos membres et directrice du comité eut l’heureuse idée de faire renaître le premier moulin de LaPrairie. Sur un promontoire près de sa demeure à Candiac, elle fit reconstruire cette tour conique (voir photo) en se basant sur les plans des moulins qui existent encore au Québec et qui ont été bâtis durant le Régime français.

Cet imposant volume de trois étages sera sous peu doté de son mat, de ses tournans et fusées. Bien que le nouveau moulin soit situé à quelques milles plus à l’ouest que l’ancien, il est malgré tout près du fleuve. La galerie qui l’entoure à l’étage offre une vue imprenable sur le Vieux LaPrairie. Le visiteur peut du même coup d’œil observer la plus imposante colonie d’hirondelles noires du Canada, amoureusement soignées par M. et Mme Girard.
- Au jour le jour, décembre 1983
Légendes de chez-nous – La punition de Dieu
Afin d'assurer la préservation des plus belles légendes de chez-nous, la direction du Bastion offre à ses lecteurs la version intégrale d'un texte paru dans Mon Magazine en Janvier 1931. Son auteur, M. Emmanuel Desrosiers, était l'oncle d'une de nos membres les plus assidue; Mme Claudette Houde.
La punition de Dieu
Si vous laissez la ville, à l'été, alors que les autos, par centaines, roulent très vite sur le boulevard Edouard VII et que vous vous dirigiez vers le sud vous apercevez bientôt au bout des terres basses qui forment le "domaine", un oasis de verdure, c'est Laprairie. L'idée vous prend que c'est une sorte de Carcassonne transplantée sur les rives du grand fleuve, qui baigne ses énormes murs gris dans les eaux calmes de la baie, mais bientôt votre poétique pensée s'atténue et elle meurt quand pénétrant sous les arches de feuillage qui bordent la rive vous entendez le jazz hystérique qui déferle des haut-parleurs des hôtels où les touristes étalent leur sans-gène et leur … richesse.
L'odeur des vieux siècles persiste cependant malgré la tentacule du progrès qui étreint toutes les choses; on y entend encore, lorsque l'ombre des crépuscules monte à l'assaut des murailles comme une sorte de plainte des onze mille cadavres qui dorment près de l'église paroissiale. Les deux boulevards Edouard VII et de Salaberry sont toujours en rumeur, des trombes d'acier y passent le jour, la nuit et les pauvres morts dorment mal sous le tertre léger.

Qu'y a-t-il donc là qui pourrait nous intéresser? L'histoire? Laissons là les pages admirables que M. l'abbé Elisée Choquette est à recueillir. Ce serait trop vaste, ce serait trop beau. Nous serions trop orgueilleux de nos ancêtres et de nos prêtres. Que de grands noms évoquerions-nous, géants dans le passé, tellement grands qu'aujourd'hui la légende les entoure presque, comme la brume se pose sur la cime des chênes quand l'aube vient interrompre la rêverie dans la forêt.
Alors, si ce n'est pas l'histoire ce sera la légende, ce récit dont on berce nos jeunes années.
"Risque un oeil, risque pas,
Risque un oeil, risquera."
La vieille Claire "brassait" son beurre en s'accompagnant de cette chanson. Il était tôt. C'est tout à l'heure que le soleil s'était levé. Elle avait vu son gars, Valérie, revenir de la grève avec plusieurs belles anguilles, il faudrait maintenant les vider et les saler dans un énorme pot de grès à la cave. Enfin, le beurre "brassait" dur, les "mottons" se faisaient. La vieille Claire leva le couvercle, il y avait dans la baratte une belle motte jaune. Plus tard elle la battrait et la salerait. Le plus pressé c'était de préparer le déjeuner de la famille. François son époux, qu'on surnommait "France", était à l'étable avec Domina et Dalvida à traire les vaches et faire le "train"; ils arriveraient affamés, elle le savait car ils avaient toujours faim. Ses filles, Eugénie, Euphrasie, Pacifique, Alexina et Barbe préparaient la lessive à l'arrière de la maison. La vieille Claire, en un rien de temps pela les patates, trancha force grillades de lard qu'elle fit cuire avec un monceau de pommes fameuses. Le fumet odorant remplit vite la maison et c'est avec joie que tout le monde se mit à table pour le repas du matin.
-Je crains qu'avant longtemps nous ayons les Iroquois sur les bras, surtout si le pont de glace se forme entre l'île et la terre ferme, fit François.
La gaieté tomba, le silence se fit.
L'île au diable est située en pleins rapides de Lachine.
Autrefois la famille de Montigny la possédait et l'habitait. Elle y avait construit une solide maison de pierre des champs et une sorte de fortin qui servait en cas d'attaque des Iroquois de Caughnawaga, A l'époque où François de Montigny s'établit sur cette île, les Sauvages du Sault n'étaient pas encore complètement pacifiés et le site presque inaccessible de l'endroit assurait la sécurité des habitants.
Les de Montigny vivaient de culture, d'élevage et de pêche. A l'été tout le monde était aux champs et le soir on tendait une ligne dormante qui fourmillait d'anguilles le matin suivant. Cette anguille, l'hiver venu, procurait de superbes matelotes.

Ces gens étaient heureux. La famille était venue: Domina, Dalvida, Barbe, Eugénie, Pacifique, Euphrasie, Alexina, Valérie, L'épouse de François de Montigny, Claire Labonté, avait amené avec elle, sur l'île, son frère Alfred qui connaissait autant que les Iroquois, les rapides de Lachine et qui avait le coup de feu très sûr.
On était au 10 janvier. Depuis quelques jours des Sauvages rôdaient sur la côte sud et leur vue ne manquait pas d'alarmer la petite famille de colons.
Comme le soir tombait, François de Montigny aperçut en amont de l'ile un canot qu'il savait appartenir aux Iroquois.
Pour plus de sûreté, il enjoignit à tout son monde de s'enfermer dans le fortin. On avait eu la précaution d'approvisionner cet endroit de toutes choses utiles en cas d'attaques de la part des Sauvages.
La vieille Claire y tenait en permanence un garde-manger bien garni et les bûches n'y faisaient pas défaut.
On avait verrouillé la lourde porte de chêne, et bientôt la cheminée du fortin flamboya,
Domina, l'aîné, était monté sous les combles et à travers une meurtrière surveillait l'approche du canot.
Les Sauvages avançaient rapidement à travers les chutes mugissantes et les glaçons nombreux. Bientôt le canot toucha terre. Malgré les ténèbres qui montaient de partout le guetteur reconnut Martin La Hache le plus sanguinaire des Iroquois de Caughnawaga. Avait-il un compte à régler avec François de Montigny ou venait-il en ami? personne ne le savait. On le laissa approcher. Sa silhouette gigantesque se profilait sur la neige durcie par le froid. Il était chaussé de mocassins, vêtu de peaux à la façon des Indiens du temps. Il se dirigea sur le fortin, donc il venait en ennemi. A distance, deux autres complices attendaient.

Quand l'indien fut à une portée de fusil du fortin, il visa une des meurtrières et tira. La balle vint se loger dans une des boiseries à l'intérieur. Il avait compté sans le vieux Alfred Labonté, et peut-être croyant l'habitation déserte venait-il pour y voler, toujours est-il qu'il reçut une charge de chevrotines en plein dans les jambes. Il s'écroula, criant de désespoir, En toute hâte les deux Indiens qui guettaient à distance, sous le couvert des broussailles, vinrent chercher le blessé. Les ténèbres étaient complètes et les occupants du fortin ne virent plus rien. Seule la clameur des rapides de Lachine montait dans la nuit.
Les Sauvages étaient partis. Mais ils reviendraient, François de Montigny le savait. Ils reviendraient peut-être cette même nuit. Qu'importaient pour eux les traîtrises des rapides, les blancs étaient détestés et Martin la Hache, blessé ne manquerait pas de tirer vengeance de la réception peu cordiale du vieil Alfred. Le fortin était bien fourni de munitions et de mousquets; on pouvait tenir là des jours, des semaines. Et puis, à Ville-Marie on entendrait la fusillade advenant une attaque de la part des Iroquois.
Le maître de céans sortit et alla en reconnaissance avec une lanterne sourde. Dans les étables, tout était en ordre, les bêtes n'avaient pas été dérangées. Sur la neige, près de la grève, il y avait du sang mais aucune trace du canot. Il revint au fortin où tout le monde était dans l'anxiété la plus grande.
-Quelle nuit, fit la vieille Claire. Et dire que c'est l'anniversaire de notre cher Paul.

Paul avait un an. Il était né sur l’ile de l’union de Barbe de Montigny et de Claude Faille. Leur fils était alors engagé pour la Compagnie de la Baie d’Hudson au prix de "700 livres par année pour travail dans canots, berges et bateaux, et dans les Terres Sauvages ou Postes d’hivernement". Il avait consenti à "faire tout ce qui lui serait ordonné et ce que doit faire un bon et fidèle engagé, suivant le coutume des Pays Sauvages."
A la faveur de la nuit les Iroquois pouvaient assaillir la maison non fortifiée et massacrer ses habitants. Il était donc prudent de rester au fortin, le lendemain, on aviserait.
Les bûches se succédaient dans l’âtre et une clarté fauve éclairait la pièce silencieuse.
Le temps s'écoulait. Il pouvait être onze heures lorsque le guetteur qui était resté sous les combles perçut le bruit des avirons des Iroquois. Ils étaient revenus vingt canots, on le constata le lendemain.
Vingt canots?
Oui, vingt canots que l'on retrouvera vides de leurs occupants.
Que s'était-il passé?
Quelque chose d'inouï et de simple à la fois, châtiment terrible pour ceux qui étaient venus avec l'idée d'exterminer la famille de Montigny.
Sitôt débarqués les Sauvages constatèrent qu'ils n'emporteraient pas le fortin sans lutte, de la lumière y brillait à travers les meurtrières et la place paraissait en état de défense.
Ils s'en furent donc forcer la porte de l'habitation principale dans l'espérance de faire ripaille, car les Indiens avaient faim, la récolte de maïs ayant été presque nulle rien, rien … qu'une énorme cuve de vin. Ce ne fut pas long, les Iroquois médusés à la vue du breuvage de feu ne pensèrent qu'à boire. Ce fut une affreuse beuverie qui dura fort longtemps.

Les occupants du fortin entendirent les chansons rauques, les hurlements de défi des sauvages, puis petit à petit les bruits cessèrent, le calme revint.
Le froid, cette nuit-là, était excessif, un des plus grands de l'hiver. Les colons grelottaient sur les dernières heures de la nuit malgré les bûches qui se succédèrent dans l'âtre du fortin.
Le jour arriva avec une bourrasque de neige et un chuchotement inconnu venant des rapides. Les Indiens étaient-ils repartis, on ne voyait pas les peaux-rouges, on ne distinguait rien à travers la tempête. François de Montigny, sous le couvert des armes de défenses du fortin, se risqua au dehors. Il atteignit la maison d'habitation sans encombre.
Ce qu'il vit le remplit de terreur.
La porte de sa demeure était ouverte et une quarantaine d'indiens étaient jetés pêle-mêle sur le plancher. Tous étaient morts gelés après s'être enivrés.
La famille de Montigny y vit la main de Dieu.
Les hommes embarquèrent les Indiens morts dans les canots et confièrent aux rapides le soin de les inhumer.
Les femmes prièrent le Seigneur pour ces pauvres enfants des bois qu'Il avait frappés si durement, puis elles lui rendirent grâce d'avoir protégé leur famille.

Aujourd'hui si vous allez à la Côte Ste-Catherine et que ce soit le soir, écoutez la plainte des rapides. Vous entendrez, atténué par la distance, le hurlement des sauvages, le cri de mort inachevé de ces sanguinaires Iroquois. Vous me direz: "Ce n'est qu'une légende'" mais pensez que notre pays était leur pays, qu'ils étaient là avant nous et qu'aujourd'hui ils s'en vont …. comme l'onde des Rapides de Lachine.