Au jour le jour, juin 2024

Le Champ de Mars (dieu de la guerre) est situé derrière l'hôtel de ville de Montréal. Au cours 19e siècle, les garnisons britanniques s’y rassemblaient pour exécuter des manoeuvres, parader et célébrer leurs victoires.

La vie au camp
Nous devons aux journalistes de l’époque les quelques descriptions de ce qu’était la vie aux camps d’entraînement pour ces milliers de miliciens. Ne perdons pas de vue que les camps devaient préparer les hommes au champ de bataille.
« Je ne sais si cette vie-là a beaucoup d’attraits. Pour ceux qui sont forcés.[1] […]. Le camp se dresse à quelque 20 minutes du débarcadère des bateaux à vapeur en pleine campagne, lorsque vous débouchez des rues quelque peu étroites du village, c’est 420 tentes échelonnées en hémicycle à quelques distances du fleuve sur la déclivité. […] La blancheur marque de leurs cônes réguliers mêlée aux lueurs vacillantes des drapeaux qui flottent dans la brise présente à vos regards. […] Le site est du reste admirablement choisi, le fleuve, qui est très large à cet endroit, s’épanche en un immense bassin fermé à droite sur les coupes. […]
À mesure que vous approchez, tout se dessine, les objets s’accentuent et les bruits deviennent plus distincts. Une fanfare joyeuse arrive jusqu’à vous, mêlée à la voix retentissante des officiers commandant les manœuvres. Une estafette galope à distance distribuant les ordres de l’état-major, çà et là une compagnie portant le sombre uniforme de carabinier ou l’écarlate tunique […]
Peu d’indispositions et point de maladie dans le camp malgré les pluies intermittentes et les brusques changements de température qui ont signalé la dernière quinzaine. […] La vie au camp de la prairie est très régulière, presque aussi régulière qu’en campagne.
Aucun sous-officier ou soldats ne peut sortir du camp. […] La diane[2] sonne à 5 h, on fait l’appel à 5h 30. À dix heures parade. Les gardes sont composées pour chaque bataillon de six hommes et d’un sergent. Le rapport des gardes se fait tous les jours en double inspection 3 fois par jour pour les exercices du tir à la cible. Chaque homme doit brûler dans sa journée 20 cartouches à balle; cinq à deux cents, dix à quatre cents, et cinq à cinq cents yards. À dix heures du soir, le couvre-feu sonne pour tous, même si les exercices sont quelquefois longs et fastidieux. Il y a des compensations. On chante, on organise des jeux, on monte des spectacles plus ou moins originaux. […] »[3]

« […] Le beau temps continue à favoriser nos militaires à La Prairie. L’installation est maintenant au complet et tout marche sur des roulettes. […] Et parades et manœuvres se font avec régularité et sans relâche. Le soleil ardent des deux derniers jours a eu pour effet d’assécher complètement le terrain, et les hommes peuvent maintenant faire leurs évolutions avec beaucoup d’aise. Malheureusement, la chaleur a été la cause, plusieurs ont dû être transportés aux infirmeries. On rapporte assez de cas d’insolation, mais aucun d’eux n’est grave. […]
On se plaint que les tentes allouées aux commandants des divers bataillons sont beaucoup trop petites. Questionné à ce sujet par notre reporter hier soir, le major Roy explique que le nombre de tentes carrées ou marquises était très restreint. Et, que le département avait été obligé d’en faire un partage égal entre les différents cas. Le major Roy ajoute qu’il voudrait pouvoir obtenir des chapeaux de paille pour les hommes pendant les manœuvres de chaque jour. Leurs coiffures actuelles les préservent aucunement des rayons ardents du soleil. Et plusieurs se trouvent en conséquence dans l’impossibilité d’accomplir leurs devoirs. […] »[4]
Les camps se terminent par une inspection générale suivie de récompenses :
« L’inspection s’est terminée jeudi et a été tout à fait satisfaisante. La coupe de Sir Donald A. Smith[5] pour un concours entre tous les bataillons du campement a été gagnée par le 85e et la médaille accordée pour le concours entre compagnies a été remportée par la 5e compagnie du même bataillon, commandée par le capitaine La Rochelle. »[6]

L’appui de la population
Dès les premières années, les gens de La Prairie se montrent fiers de leur bataillon et sont ravis de l’animation qui accompagne les camps d’entraînement. Il n’y a pas à douter qu’encore à cette époque la milice joue un rôle important dans l’organisation sociale. D’ailleurs, dès la création du bataillon en 1880, ce sont certains des personnages les plus influents de La Prairie que l’on retrouve au nombre des officiers et des sous-officiers (le docteur Thomas-Auguste Brisson, le notaire Jean-Baptiste Varin, le député Léon-Benoît-Alfred Charlebois, le marchand et ex-maire Julien Brosseau, etc.). À la fin d’un camp, le bataillon défile dans les rues de La Prairie, musique en tête.
La population n’hésite d’ailleurs pas à visiter les camps et à fraterniser avec les miliciens. « L’autre soir, toute la société du village est arrivée, musique en tête et torche à la main, on a dansé sur l’herbe, les galants colonels, les solides majors et les fringants capitaines donnant la main aux pétillantes villageoises. C’était charmant. » [7]
« Plus de 1500 personnes ont visité hier le camp de la prairie. Déjà au-delà de 1200 militaires appartenant à divers bataillons sont arrivés pour prendre part aux exercices. Hier, tous ont assisté à la messe à l’église de la prairie. »[8]
« Des milliers de visiteurs viennent tous les jours de la ville[9] pour voir les opérations militaires. […]. Hier, il y a eu une grande parade, le soldat catholique au paradis à l’Église catholique et les soldats protestants au temple de leur religion. »[10]
Quelques incidents
« Jean-Baptiste Varin un des officiers du 85e bataillon se rendait à cheval mardi au camp lorsque sa monture prit tout à coup ombrage à quelque obstacle et jeta son cavalier sur la voie. M. Varin s’est infligé de graves blessures dans sa chute. »[11]
Premier maire de La Prairie (1846), député de Huntingdon (1851) et responsable d’établir le plan cadastral de La Prairie (1866), le notaire Varin a déjà 71 ans au moment de sa chute de cheval. Un accident qui aurait pu mettre fin à sa carrière.
« Un seul incident regrettable s’est produit au commandement du camp, c’est la difficulté survenue entre un lieutenant de garde et un sergent. Le lieutenant a été frappé par le sergent Régent qui n’était pas en devoir à ce moment. Celui-ci a été traduit devant une cour martiale le lendemain et a été condamné à la dégradation et a passé au cachot tout le temps du camp. Le coupable a allégué qu’il avait été provoqué par les fanfaronnades du jeune lieutenant. Mais comme il avait frappé un officier supérieur, sa conduite a été considérée comme une insulte à l’uniforme et il en a subi les conséquences. »[12]
On comprend facilement que chez les militaires la discipline et le respect des supérieurs sont des éléments essentiels à la bonne marche des troupes.

« Le Colonel Aubry dit que le capitaine Rosenvinge a eu tort de dire que les affaires du bataillon n’allaient pas bien. Le capitaine Rosenvinge du 85e bataillon disait la semaine dernière à notre reporter que la bisbille s’était mise dans les rangs du bataillon qu’il venait de quitter à cause de la manière scandaleuse dont étaient gérées les affaires, et que l’on devait s’attendre à une enquête et au renvoi de plusieurs officiers. Nous avons rencontré ce matin le lieutenant-colonel Aubry, commandant 85e et nous avons été heureux de lui demander son opinion. Voici cette opinion : Il n’y a pas de discorde parmi les officiers du 85e. Au contraire, le meilleur esprit existe entre tous depuis la résignation du capitaine Rosenvinge. Rosenvinge vous a mal informé. Il n’y aura pas d’enquête comme il vous l’a dit sur la gestion des affaires du bataillon, car tous les officiers sont satisfaits. »[13]
Autre incident à signaler, en 1889, les officiers du 85e Bataillon d’infanterie ont intenté une poursuite contre le journal Le Monde. Cependant, il nous a été impossible de retracer les détails spécifiques de cette affaire. En revanche, l’édition du Courrier du Canada du 17 février 1890, nous apprend que les officiers du 85e Bataillon qui avaient poursuivi Le Monde en dommages ont discontinué leurs procédés, après un arrangement à l’amiable.
La révolte du Nord-Ouest et la guerre des Boers
En mars 1885, un groupe de Métis dirigé par Louis Riel déclenche un soulèvement contre le gouvernement canadien dans les districts de la Saskatchewan et de l’Alberta pour protéger leurs droits, leurs terres et leur prospérité économique. Cette insurrection est accompagnée d’un soulèvement des Premières Nations qui craignaient la famine.
Les forces de Louis Riel, sous le commandement militaire de Gabriel Dumont, étaient constituées de 300 à 400 combattants métis et de moins de 1 000 alliés des Premières Nations.
Les forces gouvernementales, nettement supérieures en nombre, comprenaient près de 3 000 soldats venus de l’est, environ 1 700 combattants recrutés dans l’ouest et environ 500 membres de la Police à cheval du Nord-Ouest.
Connu lors de sa fondation, en juin 1869, sous le vocable de « 65e Régiment, Mount-Royal Rifles », le Régiment devient en 1902 les « Carabiniers Mont-Royal ». En 1931, il acquiert sa désignation définitive « Les Fusiliers Mont-Royal ». Du Québec, c’est principalement ce régiment canadien-français qui sera, en 1885, mobilisé au Nord-Ouest pour combattre la révolte des Métis. Or, craignant quelque défaite, il fut brièvement question d’y expédier des éléments du 85e Bataillon.
À son retour de la campagne du Nord-Ouest, en juillet 1885, le 65e reçut un accueil triomphal à Montréal. Une grande procession, à laquelle participèrent trois compagnies du 85e et son harmonie, défila dans les rues de la ville.
Affrontement du Nord-Ouest : « on s’occupe beaucoup de ce temps-ci à appeler les recrues dans les diverses parties du comté de Laprairie. Plusieurs hommes ont été engagés à cet effet. On s’attend à ce que le 85e bataillon sera appelé d’un jour à l’autre et l’on s’occupe de préparer les armes. »[14]
« Au sujet de l’insurrection du Nord-Ouest on a commencé l’équipement du 83e bataillon de Joliette et du 85e de Laprairie. Le commandant de ce dernier bataillon a donné l’ordre à ses officiers de tenir ses hommes prêts à partir. »[15]
Finalement, bien qu’il y eût beaucoup d’appelés, il apparaît certain qu’aucun milicien du 85e n’eût à aller combattre contre les troupes de Riel.
Le scénario se répétera quelques années plus tard lorsqu’en 1899 il sera question d’aller combattre les Boers.
« 3 officiers du 85e ont demandé de faire partie de l’expédition qui se rendra au Transvaal. »[16]
« 125 hommes du 65e et du 85e bataillons sont désireux de faire partie du contingent militaire qui ira à la fin d’octobre combattre les Boers. »[17]
Or, dans une lettre adressée à La Patrie en novembre 1899 depuis le navire qui transporte les troupes vers Cape Town, le lieutenant, auteur de la missive ne cite qu’un soldat du 85e présent à bord (il s’agit de C. Beaupré de Québec). Pour le 85e les moments de gloire sur le champ de bataille viendront avec les deux grands conflits mondiaux de 1914 et de 1939.
Vers Montréal
On sait que le 85e Bataillon a vu le jour à La Prairie grâce à un éminent personnage du lieu et il y a profité à plusieurs reprises des espaces nécessaires pour ses camps d’entraînement. Or, pour de multiples raisons (accès, exiguïté des lieux de rencontre, origine des miliciens et changements parmi les officiers), peu à peu le 85e Bataillon a vu ses principales activités être déplacées vers Montréal.
Dès 1885, le 85e et d’autres unités de milice occupent la salle d’exercice de la rue Craig à Montréal. Les réunions de l’association de tir du 85e Bataillon ont également lieu à Montréal. Le Champ de Mars y est un vaste espace tout désigné pour les grands déploiements militaires.

« Le 85e bataillon s’assemblera jeudi soir à la salle d’exercices sur la rue Craig pour y tenir son assemblée annuelle et pour y former les divers comités du bataillon pour l’année suivante. »[18]
N’était-il pas plus agréable de parader dans les rues de Montréal plutôt que dans les rues étroites de La Prairie?
Le lieutenant-colonel Brosseau cède sa place à la tête du bataillon en juillet 1892, ce qui n’est certes pas étranger à la perte d’influence des élites de La Prairie. Le 85e Bataillon devient Régiment vers 1900 pour ensuite être restructuré et rebaptisé en 1920 sous la désignation de Régiment de Maisonneuve en mémoire du fondateur de Montréal.
Les racines du bataillon resteront toujours à La Prairie mais l’arbre ira grandir ailleurs.
______________________________
[1] Les miliciens du 85e étaient des volontaires.
[2] La diane est un bruit de caisse dont l’usage remonte à l’Antiquité. Le signal de la diane était donné tous les matins dans les camps romains. Son usage fut adopté au 17e siècle par la France pour l’armée de terre.
[3] Journal Le Temps, édition du 7 juillet 1883.
[4] La Presse, édition du 30 juin 1893.
[5] Personnage immensément riche et de grande influence. Voir sa biographie dans le Dictionnaire biographique du Canada.
[6] La Presse, édition du 28 septembre 1896.
[7] Journal Le Temps, édition du 7 juillet 1883.
[8] La Presse du 27 juillet 1887.
[9] Montréal
[10] La Presse, édition du 21 septembre 1896.
[11] La Minerve, édition du 23 juin 1881.
[12] La Presse, édition du 26 septembre 1896.
[13] La Presse, édition du 9 juin 1898.
[14] Le Franco-Canadien, édition du 10 avril 1885.
[15] Le Quotidien, édition du 9 avril 1885.
[16] Le Canada français, édition du 20 octobre 1899.
[17] La Patrie, édition du 16 octobre 1899
[18] La Patrie, édition du 10 mai 1897

Chaque été, une nouvelle exposition vous est offerte gratuitement au local de la SHLM.
En 2024, la SHLM vous propose l’exposition:
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Le retour de l’été à la SHLM signifie le retour du bourdonnement d’activités à la SHLM !
La SHLM a le privilège en 2024 de voir revenir des guides chevronnés ! Marie-Pierre Bellemare entamera sa 6e année parmi nous alors que David Barrette et Camille Faucher amorceront leur second été comme guides et/ou aide aux archives.
Ces précieux guides, avec leurs connaissances sur l’histoire de La Prairie, accueilleront des groupes scolaires en juin.
Par la suite, ils assureront l’ouverture de la SHLM tous les jours à compter du 22 juin, et ce, jusqu’à la fin du mois d’août.
Ils travailleront également à la mise en valeur des archives historiques de la Société par des publications sur la page Facebook de la SHLM.
Restez à l’affût !
Visites guidées du périmètre de l’ancien fort, de l’église et la crypte.
3 départs par jour (10h, 13h, 15h).
Coûts : adulte 10 $, enfant 5 $.

Fête de la Saint-Jean-Baptiste dans
le Vieux-La Prairie
Contrairement aux années précédentes, il n’y aura pas d’activités ou de journée thématique dans le Vieux-La Prairie pour souligner la fête nationale de la Saint-Jean-Baptiste.
Cependant, fidèle à notre mission de faire connaître la généalogie et l’histoire locale, la SHLM ouvrira ses locaux la journée du 24 juin et nos guides étudiants offriront trois visites guidées gratuites du site patrimonial déclaré (10 h, 13 h et 15 h).
Venez en apprendre plus sur la SHLM (52 années d’existence), la seigneurie de La Prairie (1647 à 1854), l’histoire du fort et de la bataille de 1691, le premier chemin de fer du Canada (1836), les inondations et les incendies du 19e siècle.
Faites également une visite à pied de l’arrondissement (visite de l’église et de la crypte incluse).
Bonne Saint-Jean-Baptiste!
Stéphane Tremblay, président de la SHLM.
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