Sélection d'une édition

    Joseph Hébert – Capitaine de milice, juge de paix et censitaire – Partie 2

    1. Univers seigneurial

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    Ce sont surtout les actes fonciers qui gardent la trace de l’arrivée de Joseph Hébert dans la région de La Prairie. Entre 1768 et 1780, sa résidence échappe à toute documentation notariée comme aux chroniques locales : cultivait‑il une terre déjà acquise par sa famille, vivait‑il sur une concession sans titre enregistré à la Petite Cadie ? Aucun document ne permet de trancher.

    En février 1780[i], un acte notarié — signé de sa main — atteste enfin que le capitaine Joseph Hébert habite Laprairie.  Le mois suivant, son père meurt.  D’autres actes au nom de « Joseph Hébert » décrivent un preneur qui ne sait pas signer, et l’identité se brouille. À ce moment‑là, deux Joseph circulent dans les actes notariés : le fils d’Amand et Joseph Ignace, fils d’Olivier, tous deux illettrés, tous deux confondus sous le même prénom.

    La première terre de Joseph Hébert n’est qu’un ruban de friche, sans maison ni grange. Trois arpents de front sur trente de profondeur, au nord de la rivière de Montréal entre les lots de Jacques Brosseau et de Pierre Marié. Acquise d’Étienne Tremblay pour 250 chelins, cette parcelle l’assujettit au régime seigneurial: cens à verser, rentes à payer, terre à mettre en valeur. Avant la fin de l’année, il la revend pour 800 schellings, sans l’avoir ni défriché ni dressé la moindre construction. La revente s’explique sans doute par un achat le mois précédent : une terre à la Côte des Saints-Anges, payée 1 900 livres. Un prix qui laisse croire à des bâtiments, même si l’acte demeure muet à ce sujet. De dimensions identiques à la première, ce lot affleure le chemin du roi. Il est encadré d’un côté par une terre que Joseph possède déjà, de l’autre par celle de Nicolas Lefebvre. Trois mois plus tard, une concession d’un arpent sur trente à la Côte Sainte-Catherine vient compléter l’ensemble.

    Au début de 1782, ces deux terres passent aux mains de Julien Sarrazin dit Depelteau[ii] pour 4 000 livres, un profit de 54%. Joseph, lui, continue à demeurer à La Prairie, sans qu’on puisse préciser où il habite. Les terres qu’il achète alors sont des lots en friche, sans bâtiments, qu’il revend avec profit, peut-être pour alimenter le moulin à scie de son demi‑frère René David.

    Au recensement de 1787, un Joseph Hébert apparaît rue Saint‑Ignace, sur un terrain d’environ 1 180 pieds carrés, avec une maison et une grange. S’agit-il de notre Joseph ou d’un des cousins du même nom ? Des sources notariales concordantes le présentent comme propriétaire d’une maison rue Saint‑Ignace, et le testament de Josephte Hébert, rédigé en 1822, précise que l’acte a été passé dans une chambre nord‑est de cette maison.

     

     

     

    1. Patrimoine

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    Joseph Hébert ne se contente pas de ses premières acquisitions : dans les années 1780 et 1790, il étend patiemment son emprise sur la terre, achetant des parcelles dans la baronnie de Longueuil, la seigneurie du Sault-Saint-Louis et celle de La Salle.

    En 1787[iii], un achat se détache des autres : Joseph obtient de l’aubergiste McKillip une maison avec verger, adossée à la deuxième église et bordant le cimetière, sur le chemin Saint‑Jean, l’actuelle rue du Boulevard. Là, sa présence se greffe au cœur même du village.

    Le bail conclu avec son neveu Samuel Everton détaille un ensemble déjà complet : maison de pierre, grange, étables, laiterie, clôtures, fossés, ainsi que quatre vaches, chacune rapportant dix‑huit livres de plus par an, pour un loyer de base de cent piastres d’Espagne. Ce bail décrit une exploitation structurée et non une simple terre de subsistance. Entre ses lignes, on lit autre chose : Joseph gère son bien en famille, en confiant à un neveu ce qu’il aurait pu louer à un étranger. Il possède assez, désormais, pour entretenir une maison de pierres et plusieurs bâtiments agricoles, ce qui, dans le monde rural de l’époque, le place déjà au‑dessus du simple paysan.

    En 1785, une autre acquisition vient jeter une ombre sur cet essor patrimonial. Le 4 avril, à Montréal, devant un notaire[iv], le capitaine des milices de La Prairie Joseph Hébert achète pour 50 livres, cours d’Halifax, un jeune homme noir d’environ vingt‑et‑un ans, désigné dans l’acte comme « un nègre » nommé Joseph, vendu comme esclave par William Ward, originaire du Connecticut.

     

     

    Les documents conservés permettent de suivre la chaîne de propriété de ce Joseph : d’abord entre les mains du Dr John Clarke, puis vendu à Henry Rice à Providence en 1779, passé ensuite à Alexander Thompson, endossé en 1781, puis finalement revendu à Ward avant d’être acheté par Hébert. De Providence à Montréal, ce parcours fait entrer, au cœur même du monde seigneurial de La Prairie, un homme déplacé comme une marchandise, qui reste prisonnier du statut d’esclave.

    1. Capitaine de milice et juge de paix

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    Joseph Hébert s’impose aussi dans la vie publique de La Prairie. Dès septembre 1781, il reçoit le grade de capitaine de milice, titre qu’il conserve au moins jusqu’en octobre 1797, où il est promu premier capitaine. Dans les campagnes du Bas‑Canada, cette charge déborde de loin la simple mise en rang des hommes : le capitaine est la voix de l’administration coloniale dans le village, celui qui veille, transmet et rappelle que l’ordre vient de plus haut. Déporté acadien, il est passé du rang de sujet meurtri à celui d’homme qui relaie la parole du conquérant. Pour les exilés comme pour lui, cette nouvelle voix de l’autorité n’a sans doute pas toujours sonné comme une récompense. Pourtant, son cheminement montre qu’il a voulu prendre en main le destin de son peuple et travailler à son bien‑être.

    Que le titre de capitaine accompagne régulièrement son nom dans les actes notariés n’est donc pas un simple ornement : c’est la manière dont la paroisse fixe sur le papier le rang d’homme d’autorité qu’elle lui accorde.

    En décembre 1790, une nouvelle nomination vient sceller ce statut : il devient juge de paix pour la juridiction de La Prairie, dépositaire des querelles du quotidien, mais aussi des mandats, des amendes et des ordonnances qu’il doit faire tomber sur les épaules de ses voisins. Réunies, ces deux fonctions font de lui l’une des pièces maîtresses du maintien de l’ordre civil dans sa région. À ce poste de confiance, il voit la province se dédoubler en Bas‑Canada et en Haut‑Canada et, depuis son banc de notable paroissial, assiste à la naissance des premières élections parlementaires.

    Plus tard, cette autorité locale est mobilisée dans une affaire qui met en jeu les biens des Jésuites. En 1807, la nomination du notaire Edme Henry comme agent des biens des Jésuites dans le district de Montréal repose dès l’origine sur le cautionnement de deux hommes, dont le capitaine Joseph Hébert de La Prairie. L’enquête qui s’ensuit aboutit, deux ans plus tard, à la confirmation de cette nomination[v]; Joseph Hébert et Jean‑Baptiste Perras s’engagent alors conjointement pour une somme de 750 livres, constituant une garantie contre tout manquement éventuel d’Henry dans l’exercice de ses fonctions.

    1. Donations et testaments

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    Joseph Hébert consacre les dernières décennies de sa vie à organiser minutieusement sa succession. En 1813, dans un premier testament[vi], il partage ses biens entre les fils de ses demi‑frères, soucieux que chacun reçoive sa juste part égale. En décembre 1820, il retire du lot ce qu’il a de plus précieux : son verger, cœur vivant de son domaine. Il en fait donation[vii] à sa petite‑nièce Sophie Everton, épouse du marchand Robert McNabb de La Prairie. Sophie a grandi parmi ces rangs d’arbres : son père en a tenu le bail pendant quelques années, et elle reste, à ses yeux, la seule à en aimer la terre autant que lui.

    Deux ans plus tard, en septembre 1822, il abroge puis refonde l’ensemble de ses dispositions testamentaires[viii]. Pour le reste de sa vie, son épouse aura la jouissance de tous ses biens : elle pourra en vivre, les occuper, mais ne les possédera jamais tout à fait. À sa mort, il laisse à Vital Bourassa et à sa femme, Elizabeth Dupuis, nièce de Mme Hébert, un terrain au village de La Prairie‑de‑la‑Madeleine, avec maison et dépendances. Ce terrain court le long du côté ouest de la rue Ignace jusque sur la rive du Saint‑Laurent, là où le vieux bourg s’ouvre sur le fleuve. Ils recevront aussi deux lots presque de même taille, chacun d’environ deux arpents trois quarts de front sur vingt de profondeur, ces bandes de terre profondes qui s’enfoncent dans la campagne. L’un se trouve à la Côte Saint‑Jean, l’autre, boisé, à la Côte Sainte‑Catherine, dans la seigneurie du Sault‑Saint‑Louis. Ce qu’il leur donne, il le donne à condition qu’ils restent auprès de lui : pour veiller sur lui dans la santé comme dans la maladie, et pour lui assurer, au dernier jour, des funérailles à la hauteur de la place qu’il s’est faite.

    Les années 1823 et 1824 sont marquées par deux deuils : son épouse meurt en avril 1823, puis Sophie à son tour décède l’année suivante, à vingt‑quatre ans, laissant Joseph veuf, quoiqu’il puisse compter sur la proximité de ses deux demi‑frères. À mesure qu’il vieillit, la question de sa succession cesse d’être une simple affaire de papiers pour devenir un terrain de dispute. En mars 1826, son demi‑frère René David proteste[ix] officiellement contre la nomination de leur cousin Vital Bourassa et contre la façon dont celui‑ci exerce la curatelle de Guillaume Hébert, charge que Joseph avait lui‑même assumée auparavant.

    Joseph tranche l’affaire le mois suivant, en arbitrant lui‑même entre la parenté et les services reçus. En avril 1826, désormais âgé et retiré, il consent à Vital Bourassa une donation[x] à titre onéreux portant sur la moitié indivise de plusieurs biens — maison en pierre, bâtiments annexes, portion du verger — en contrepartie des soins que celui‑ci lui a prodigués.  Le même jour, un testament[xi] refondu constate l’absence d’héritiers directs et désigne ses frères consanguins, René David et Jacques Hébert, comme légataires universels de l’autre moitié, y compris une terre à la Côte‑Saint‑Catherine. Après sa mort, ils n’échapperont pas l’un à l’autre : devenus copropriétaires, les uns par service, les autres par sang, ils devront s’entendre sur le devenir de son héritage.

     

    Conclusion

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    Mort à La Prairie le 15 août 1827, à l’âge de 87 ans, et inhumé deux jours plus tard à Notre-Dame-de-La-Prairie-de-la-Magdeleine, Joseph Hébert aura vécu trois mondes : la Grandpré de son enfance, la Nouvelle-Angleterre de l’exil et les seigneuries de La Prairie et de Longueuil où il s’enracine.

    Son avis de décès indique qu’il succombe à une apoplexie et le décrit comme « un vieillard universellement aimé de tous ceux qui avaient eu le plaisir de le connaître, et qui sera généralement regretté ».

    Acadien de Grandpré déporté en Nouvelle-Angleterre puis revenu au Canada avec les siens, il prend rang comme censitaire, bailleur, tuteur, capitaine de milice et juge de paix. En tissant des liens entre patrimoine, parenté et droit, il a su protéger les siens et leur permettre de s’épanouir dans ce qu’ils appelaient leur nouvelle « Petite Cadie », tout en portant aussi, comme beaucoup de notables de son temps, la responsabilité d’avoir possédé un jeune homme noir réduit en esclavage.

    Les documents conservés laissent voir, presque pas à pas, comment un exilé acadien a transformé la déportation en point de départ et fait de l’enracinement son œuvre de toute une vie dans la société seigneuriale du Bas‑Canada.

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    [i] Vente no 2014, 15 février 1780, greffe du notaire Pierre Lalanne, Bibliothèque et Archives nationales du Québec.

    [ii] Vente, 26 janvier 1782, greffe du notaire Pierre Lalanne, Bibliothèque et Archives nationales du Québec.

    [iii] Vente No 15, 1 mars 1787, greffe du notaire John Gerbrand Beek, Bibliothèque et Archives nationales du Québec.

    [iv] Vente, 4 avril 1785, greffe du notaire F. Leguay, Bibliothèque et Archives nationales du Québec.

    [v] Lettre d'[Edme] Henry adressée aux commissaires de la Commission administrant les biens des Jésuites. Au sujet du cautionnement et de sa nomination comme agent responsable des biens des Jésuites pour le District de Montréal. Les noms de ses cautions sont Joseph Hébert, capitaine de milice et Jean-Baptiste Perras, marchand; tous deux résidents dans la paroisse de La Prairie 20 août 1809 – consulté 2026/07/03- Archives nationales à Québec – Fonds ministère des Terres et Forêts 03Q,E21,S64,SS5,SSS2,D1652 https://numerique.banq.qc.ca/patrimoine/details/52327/3147027

    [vi] Testament no 4303, 5 janvier 1813, greffe du notaire Edme Henry, Bibliothèque et Archives nationales du Québec

    [vii] Donation no 4363, 9 décembre 1820, greffe du notaire Edme Henry, Bibliothèque et Archives nationales du Québec

    [viii] Testament No 4368, 10 septembre 1822, greffe du notaire Edme Henry, Bibliothèque et Archives nationales du Québec

    [ix] Protêt No 109, 27 mars s1826, greffe du notaire Jean-Baptiste Dupuis, Bibliothèque et Archives nationales du Québec

    [x] Donation No 4371, 26 avril 1826, greffe du notaire Edme Henry, Bibliothèque et Archives nationales du Québec

    [xi] Testament No 4370, 26 avril 1826, greffe du notaire Edme Henry, Bibliothèque et Archives nationales du Québec

    Univers seigneurial ____________________________________________ Ce sont surtout les actes fonciers qui gardent la trace de l’arrivée de Joseph Hébert dans la région de La Prairie. Entre 1768 et 1780, sa résidence échappe à toute documentation notariée comme aux chroniques locales : cultivait‑il une terre déjà acquise par sa famille, vivait‑il sur une concession sans titre enregistré à la Petite Cadie ? Aucun document ne permet de trancher. En février 1780[i], un acte notarié — signé de sa main — atteste enfin que le capitaine Joseph Hébert habite Laprairie.  Le mois suivant, son père meurt.  D’autres actes au nom de « Joseph Hébert » décrivent un preneur qui ne sait pas signer, et l’identité se brouille. À ce moment‑là, deux Joseph circulent dans les actes notariés : le fils d’Amand et Joseph Ignace, fils d’Olivier, tous deux illettrés, tous deux confondus sous le même prénom. La première terre de Joseph Hébert n’est qu’un ruban de friche, sans maison ni grange. Trois arpents de front sur trente de profondeur, au nord de la rivière de Montréal entre les lots de Jacques Brosseau et de Pierre Marié. Acquise d’Étienne Tremblay pour 250 chelins, cette parcelle l’assujettit au régime seigneurial: cens à verser, rentes à payer, terre à mettre en valeur. Avant la fin de l’année, il la revend pour 800 schellings, sans l’avoir ni défriché ni dressé la moindre construction. La revente s’explique sans doute par un achat le mois précédent : une terre à la Côte des Saints-Anges, payée 1 900 livres. Un prix qui laisse croire à des bâtiments, même si l’acte demeure muet à ce sujet. De dimensions identiques à la première, ce lot affleure le chemin du roi. Il est encadré d’un côté par une terre que Joseph possède déjà, de l’autre par celle de Nicolas Lefebvre. Trois mois plus tard, une concession d’un arpent sur trente à la Côte Sainte-Catherine vient compléter l’ensemble. Au début de 1782, ces deux terres passent aux mains de Julien Sarrazin dit Depelteau[ii] pour 4 000 livres, un profit de 54%. Joseph, lui, continue à demeurer à La Prairie, sans qu’on puisse préciser où il habite. Les terres qu’il achète alors sont des lots en friche, sans bâtiments, qu’il revend avec profit, peut-être pour alimenter le moulin à scie de son demi‑frère René David. Au recensement de 1787, un Joseph Hébert apparaît rue Saint‑Ignace, sur un terrain d’environ 1 180 pieds carrés, avec une maison et une grange. S’agit-il de notre Joseph ou d’un des cousins du même nom ? Des sources notariales concordantes le présentent comme propriétaire d’une maison rue Saint‑Ignace, et le testament de Josephte Hébert, rédigé en 1822, précise que l’acte a été passé dans une chambre nord‑est de cette maison.       Patrimoine ____________________________________________ Joseph Hébert ne se contente pas de ses premières acquisitions : dans les années 1780 et 1790, il étend patiemment son emprise sur la terre, achetant des parcelles dans la baronnie de Longueuil, la seigneurie du Sault-Saint-Louis et celle de La Salle. En 1787[iii], un achat se détache des autres : Joseph obtient de l’aubergiste McKillip une maison avec verger, adossée à la deuxième église et bordant le cimetière, sur le chemin Saint‑Jean, l’actuelle rue du Boulevard. Là, sa présence se greffe au cœur même du village. Le bail conclu avec son neveu Samuel Everton détaille un ensemble déjà complet : maison de pierre, grange, étables, laiterie, clôtures, fossés, ainsi que quatre vaches, chacune rapportant dix‑huit livres de plus par an, pour un loyer de base de cent piastres d’Espagne. Ce bail décrit une exploitation structurée et non une simple terre de subsistance. Entre ses lignes, on lit autre chose : Joseph gère son bien en famille, en confiant à un neveu ce qu’il aurait pu louer à un étranger. Il possède assez, désormais, pour entretenir une maison de pierres et plusieurs bâtiments agricoles, ce qui, dans le monde rural de l’époque, le place déjà au‑dessus du simple paysan. En 1785, une autre acquisition vient jeter une ombre sur cet essor patrimonial. Le 4 avril, à Montréal, devant un notaire[iv], le capitaine des milices de La Prairie Joseph Hébert achète pour 50 livres, cours d’Halifax, un jeune homme noir d’environ vingt‑et‑un ans, désigné dans l’acte comme « un nègre » nommé Joseph, vendu comme esclave par William Ward, originaire du Connecticut.     Les documents conservés permettent de suivre la chaîne de propriété de ce Joseph : d’abord entre les mains du Dr John Clarke, puis vendu à Henry Rice à Providence en 1779, passé ensuite à Alexander Thompson, endossé en 1781, puis finalement revendu à Ward avant d’être acheté par Hébert. De Providence à Montréal, ce parcours fait entrer, au cœur même du monde seigneurial de La Prairie, un homme déplacé comme une marchandise, qui reste prisonnier du statut d’esclave. Capitaine de milice et juge de paix ____________________________________________ Joseph Hébert s’impose aussi dans la vie publique de La Prairie. Dès septembre 1781, il reçoit le grade de capitaine de milice, titre qu’il conserve au moins jusqu’en octobre 1797, où il est promu premier capitaine. Dans les campagnes du Bas‑Canada, cette charge déborde de loin la simple mise en rang des hommes : le capitaine est la voix de l’administration coloniale dans le village, celui qui veille, transmet et rappelle que l’ordre vient de plus haut. Déporté acadien, il est passé du rang de sujet meurtri à celui d’homme qui relaie la parole du conquérant. Pour les exilés comme pour lui, cette nouvelle voix de l’autorité n’a sans doute pas toujours sonné comme une récompense. Pourtant, son cheminement montre qu’il a voulu prendre en main le destin de son peuple et travailler à son bien‑être. Que le titre de capitaine accompagne régulièrement son nom dans les actes notariés n’est donc pas un simple ornement : c’est la manière dont la paroisse fixe sur le papier le rang d’homme d’autorité qu’elle lui accorde. En décembre 1790, une nouvelle nomination vient sceller ce statut : il devient juge de paix pour la juridiction de La Prairie, dépositaire des querelles du quotidien, mais aussi des mandats, des amendes et des ordonnances qu’il doit faire tomber sur les épaules de ses voisins. Réunies, ces deux fonctions font de lui l’une des pièces maîtresses du maintien de l’ordre civil dans sa région. À ce poste de confiance, il voit la province se dédoubler en Bas‑Canada et en Haut‑Canada et, depuis son banc de notable paroissial, assiste à la naissance des premières élections parlementaires. Plus tard, cette autorité locale est mobilisée dans une affaire qui met en jeu les biens des Jésuites. En 1807, la nomination du notaire Edme Henry comme agent des biens des Jésuites dans le district de Montréal repose dès l’origine sur le cautionnement de deux hommes, dont le capitaine Joseph Hébert de La Prairie. L’enquête qui s’ensuit aboutit, deux ans plus tard, à la confirmation de cette nomination[v]; Joseph Hébert et Jean‑Baptiste Perras s’engagent alors conjointement pour une somme de 750 livres, constituant une garantie contre tout manquement éventuel d’Henry dans l’exercice de ses fonctions. Donations et testaments ____________________________________________ Joseph Hébert consacre les dernières décennies de sa vie à organiser minutieusement sa succession. En 1813, dans un premier testament[vi], il partage ses biens entre les fils de ses demi‑frères, soucieux que chacun reçoive sa juste part égale. En décembre 1820, il retire du lot ce qu’il a de plus précieux : son verger, cœur vivant de son domaine. Il en fait donation[vii] à sa petite‑nièce Sophie Everton, épouse du marchand Robert McNabb de La Prairie. Sophie a grandi parmi ces rangs d’arbres : son père en a tenu le bail pendant quelques années, et elle reste, à ses yeux, la seule à en aimer la terre autant que lui. Deux ans plus tard, en septembre 1822, il abroge puis refonde l’ensemble de ses dispositions testamentaires[viii]. Pour le reste de sa vie, son épouse aura la jouissance de tous ses biens : elle pourra en vivre, les occuper, mais ne les possédera jamais tout à fait. À sa mort, il laisse à Vital Bourassa et à sa femme, Elizabeth Dupuis, nièce de Mme Hébert, un terrain au village de La Prairie‑de‑la‑Madeleine, avec maison et dépendances. Ce terrain court le long du côté ouest de la rue Ignace jusque sur la rive du Saint‑Laurent, là où le vieux bourg s’ouvre sur le fleuve. Ils recevront aussi deux lots presque de même taille, chacun d’environ deux arpents trois quarts de front sur vingt de profondeur, ces bandes de terre profondes qui s’enfoncent dans la campagne. L’un se trouve à la Côte Saint‑Jean, l’autre, boisé, à la Côte Sainte‑Catherine, dans la seigneurie du Sault‑Saint‑Louis. Ce qu’il leur donne, il le donne à condition qu’ils restent auprès de lui : pour veiller sur lui dans la santé comme dans la maladie, et pour lui assurer, au dernier jour, des funérailles à la hauteur de la place qu’il s’est faite. Les années 1823 et 1824 sont marquées par deux deuils : son épouse meurt en avril 1823, puis Sophie à son tour décède l’année suivante, à vingt‑quatre ans, laissant Joseph veuf, quoiqu’il puisse compter sur la proximité de ses deux demi‑frères. À mesure qu’il vieillit, la question de sa succession cesse d’être une simple affaire de papiers pour devenir un terrain de dispute. En mars 1826, son demi‑frère René David proteste[ix] officiellement contre la nomination de leur cousin Vital Bourassa et contre la façon dont celui‑ci exerce la curatelle de Guillaume Hébert, charge que Joseph avait lui‑même assumée auparavant. Joseph tranche l’affaire le mois suivant, en arbitrant lui‑même entre la parenté et les services reçus. En avril 1826, désormais âgé et retiré, il consent à Vital Bourassa une donation[x] à titre onéreux portant sur la moitié indivise de plusieurs biens — maison en pierre, bâtiments annexes, portion du verger — en contrepartie des soins que celui‑ci lui a prodigués.  Le même jour, un testament[xi] refondu constate l’absence d’héritiers directs et désigne ses frères consanguins, René David et Jacques Hébert, comme légataires universels de l’autre moitié, y compris une terre à la Côte‑Saint‑Catherine. Après sa mort, ils n’échapperont pas l’un à l’autre : devenus copropriétaires, les uns par service, les autres par sang, ils devront s’entendre sur le devenir de son héritage.   Conclusion ____________________________________________ Mort à La Prairie le 15 août 1827, à l’âge de 87 ans, et inhumé deux jours plus tard à Notre-Dame-de-La-Prairie-de-la-Magdeleine, Joseph Hébert aura vécu trois mondes : la Grandpré de son enfance, la Nouvelle-Angleterre de l’exil et les seigneuries de La Prairie et de Longueuil où il s’enracine. Son avis de décès indique qu’il succombe à une apoplexie et le décrit comme « un vieillard universellement aimé de tous ceux qui avaient eu le plaisir de le connaître, et qui sera généralement regretté ». Acadien de Grandpré déporté en Nouvelle-Angleterre puis revenu au Canada avec les siens, il prend rang comme censitaire, bailleur, tuteur, capitaine de milice et juge de paix. En tissant des liens entre patrimoine, parenté et droit, il a su protéger les siens et leur permettre de s’épanouir dans ce qu’ils appelaient leur nouvelle « Petite Cadie », tout en portant aussi, comme beaucoup de notables de son temps, la responsabilité d’avoir possédé un jeune homme noir réduit en esclavage. Les documents conservés laissent voir, presque pas à pas, comment un exilé acadien a transformé la déportation en point de départ et fait de l’enracinement son œuvre de toute une vie dans la société seigneuriale du Bas‑Canada. ______________________________ [i] Vente no 2014, 15 février 1780, greffe du notaire Pierre Lalanne, Bibliothèque et Archives nationales du Québec. [ii] Vente, 26 janvier 1782, greffe du notaire Pierre Lalanne, Bibliothèque et Archives nationales du Québec. [iii] Vente No 15, 1 mars 1787, greffe du notaire John Gerbrand Beek, Bibliothèque et Archives nationales du Québec. [iv] Vente, 4 avril 1785, greffe du notaire F. Leguay, Bibliothèque et Archives nationales du Québec. [v] Lettre d'[Edme] Henry adressée aux commissaires de la Commission administrant les biens des Jésuites. Au sujet du cautionnement et de sa nomination comme agent responsable des biens des Jésuites pour le District de Montréal. Les noms de ses cautions sont Joseph Hébert, capitaine de milice et Jean-Baptiste Perras, marchand; tous deux résidents dans la paroisse de La Prairie 20 août 1809 - consulté 2026/07/03- Archives nationales à Québec - Fonds ministère des Terres et Forêts 03Q,E21,S64,SS5,SSS2,D1652 https://numerique.banq.qc.ca/patrimoine/details/52327/3147027 [vi] Testament no 4303, 5 janvier 1813, greffe du notaire Edme Henry, Bibliothèque et Archives nationales du Québec [vii] Donation no 4363, 9 décembre 1820, greffe du notaire Edme Henry, Bibliothèque et Archives nationales du Québec [viii] Testament No 4368, 10 septembre 1822, greffe du notaire Edme Henry, Bibliothèque et Archives nationales du Québec [ix] Protêt No 109, 27 mars s1826, greffe du notaire Jean-Baptiste Dupuis, Bibliothèque et Archives nationales du Québec [x] Donation No 4371, 26 avril 1826, greffe du notaire Edme Henry, Bibliothèque et Archives nationales du Québec [xi] Testament No 4370, 26 avril 1826, greffe du notaire Edme Henry, Bibliothèque et Archives nationales du Québec...

    Joseph Hébert – Capitaine de milice, juge de paix et censitaire (partie 1)

    Introduction

    Joseph Hébert naît vers 1740 à la Rivière‑aux‑Canards, près de Grandpré, dans l’actuelle Port Williams en Nouvelle‑Écosse, au sein d’un monde acadien bientôt bouleversé par la Déportation. Adolescent au moment de la Déportation de 1755, il porte le nom de son père, Joseph Hébert, et sa mère est Madeleine Dupuis. Après les années d’exil, il s’ancre à La Prairie comme habitant, censitaire, capitaine de milice et juge de paix, autant de rôles qui témoignent d’une reconstruction lente, mais résolue. Son parcours offre un point d’observation privilégié sur une famille acadienne qui reprend racine dans la vallée du Saint‑Laurent, au tournant du XIXᵉ siècle, sous un régime britannique qui reste, pour eux, celui de l’ennemi.

    1. Origines acadiennes et rupture de 1755

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    La famille de Joseph Hébert est installée depuis si longtemps sur les rives de la Rivière‑aux‑Canards que le lieu a fini par porter leur surnom. Tout près se trouve le village des Dupuis, auquel Joseph est apparenté par sa mère et trois de ses oncles et tantes. Entre 1742 et 1753, ses quatre sœurs et son frère naissent au village des Héberts. À la veille de la Déportation de 1755, la famille y est solidement enracinée.

    Figure 1 – L’ancêtre de l’auteur est René David Hébert (1762-1839)

    En septembre 1755, Joseph subit le sort de nombreux jeunes Acadiens : enfermé dans l’église de Grand‑Pré sous les ordres de Winslow, il voit se briser le monde de son enfance. Quelques semaines plus tôt, son père — qui porte le même prénom — a déjà été capturé à Halifax, où il était venu comme député réclamer la restitution des canots et des fusils confisqués.

    Le 13 décembre 1755, le sloop Dove quitte la Pointe des Boudrots avec le dernier convoi à partir de la région des Mines, emportant Joseph[i] vers le Connecticut. Les exilés entassés sur le Dove appartiennent surtout aux lignées Dupuis (huit familles) et Braux (cinq familles), auxquelles s’ajoutent quatre familles Hébert dit Groc. Quinze autres familles Hébert dit Groc sont séparées de ce groupe et expédiées sur d’autres navires vers le Massachusetts. Les archives du Connecticut et les manifestes de bord fixent l’arrivée du Dove à New London le 30 janvier 1756[ii], quoique les sources se contredisent sur la date.

     

    1. Exil et mariage

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    La précarité de l’exil se lit dans le destin de Madeleine Dupuis, mère de Joseph, morte au Connecticut en 1760, à trente-huit ans. Pourtant, c’est dans cette même terre d’exil que son père Joseph, alors cinquantenaire, trouve une seconde vie en s’unissant à Anne Bourg, jeune veuve de vingt ans sa cadette. De cette union naît une nouvelle lignée : René David, ancêtre de l’auteur, voit le jour à Guilford en 1762 ; puis Jacques, futur patriote déporté en Australie après les rébellions de 1837-38 ; et enfin trois demi-sœurs, avant que la famille ne regagne La Prairie en 1774.

    Joseph aurait également acquis, durant ces années, une solide maîtrise du français et de l’anglais, à l’écrit comme à la lecture, compétence dont l’utilité se manifeste pleinement lors de son établissement à La Prairie.

     

    En 1765, au Connecticut, Joseph unit sa destinée à celle de sa cousine germaine Magdelaine Josephte Hébert, dite Josephe, fille de son oncle Olivier. Ce mariage au sein du réseau acadien relève moins du hasard que de l’instinct : face à la dispersion, les familles déracinées resserrent leurs liens et se replient sur le cercle des leurs. Pour Joseph, cette union est aussi une boussole, le premier geste d’un homme qui recommence, doucement, à espérer un avenir après l’exil.

    Quelques mois plus tard, la Proclamation du gouverneur James Murray et sa politique de peuplement des seigneuries ouvrent justement cette voie : les Acadiens du Massachusetts et du Connecticut déposent des requêtes pour gagner la province de Québec, et la famille Hébert s’inscrit dans ce mouvement qui conduit les premiers navires d’exilés vers le port de Québec en 1766.

    1. Retour à La Prairie

    ____________________________________________

    En juin 1768, Joseph Hébert quitte le Connecticut à bord du sloop Phenix[iii] à destination de Boston, en compagnie de son grand‑père René dit le Groc Hébert et des familles de ses oncles Charles, Armand et Olivier. Les registres de bord, rédigés pour la famille de Charles, notent simplement « Joseph Hébert, son neveu, 28 ans », confirmant son identité et son lien de parenté. Sa femme n’apparaît pourtant pas avec lui, mais dans un autre regroupement, avec la famille de son père Olivier, comme si l’on avait préféré que le papier lui‑même détourne le regard d’un mariage entre cousins germains.

    Quelques semaines plus tard, rassemblée à Boston autour de l’oncle Jacques, la famille Hébert au complet monte sur la goélette Betsey[iv] qui doit les mener au port de la ville de Québec. Ces déplacements entre la Nouvelle-Angleterre, Boston et le Québec racontent un retour par étapes plutôt qu’un rapatriement massif et immédiat. Les premiers d’entre eux sont d’ailleurs arrivés dans la région deux étés plus tôt. En août 1768, une lettre du prêtre Desligneries mentionne Joseph Hébert[v] à La Prairie et confirme que la famille est arrivée à destination.

    Quatorze mois s’écoulent ensuite avant la régularisation du mariage de Joseph et Josephte, le 10 octobre 1769[vi], à Saint‑Philippe, paroisse des parents de l’épouse. Ce délai, probablement lié à un empêchement de consanguinité, marque aussi l’ancrage progressif du couple dans la seigneurie de la rive sud de Montréal.

    1. Famille et tutelle

    ____________________________________________

    De l’union de Joseph et Josephe Hébert ne survit qu’un seul enfant, Joseph, baptisé à l’Assomption le 13 janvier 1776 et inhumé à La Prairie le 9 décembre[vii] suivant. Consanguinité, enfant unique, mort avant un an: avec Joseph, cette branche s’éteint.  Même si sa descendance directe est close, Joseph reste au centre du groupe familial et, privé d’enfants, il assume peu à peu un rôle de père auprès de ses neveux et demi‑frères.

    À la mort de son père, il se présente en mars 1783[viii] devant la Cour des prérogatives de Montréal pour faire établir une tutelle en faveur des enfants mineurs du second lit, ses demi-frères et demi-sœurs. Cette décision témoigne de la confiance dont il jouit au sein du groupe familial. Quinze ans plus tard, Joseph se voit confier la curatelle de son neveu, Guillaume Hébert[ix], sourd et muet. L’année suivante, son neveu Samuel Everton arrive du Connecticut pour s’installer à La Prairie, et Joseph l’accueille en lui donnant à exploiter son verger par bail[x]. Son dévouement envers sa famille est tel que certains parents lui confient la tutelle de leurs enfants en cas de décès.

    L’absence d’héritier direct contribue, en partie, à l’importance que prennent les neveux, nièces et frères consanguins dans la transmission de ses biens. Joseph rédige au moins trois testaments et concède deux donations entre vifs, jusqu’à ce que son dernier testament lègue les biens restants à ses deux demi‑frères, dont l’un est mon ancêtre.

    Suite dans le prochain numéro.

    Notes

    [i] Paul Delaney, La liste de Winslow expliquée, Moncton, N.-B., Les Éditions Perce-Neige, 2020, p. 306–307

    [ii] Ibid. p.403

    [iii] André-Carl Vachon, Les Acadiens déportés qui acceptèrent l’offre de Murray, Québec, Éditions La Grande Marée, 2016, p. 253

    [iv] Ibid. p. 255

    [v] Nicole Martin-Verenka, Chassés d’Acadie : les Acadiens du sud de Montréal (Québec : Éditions Histoire Québec, 2003), p. 298

    [vi] Registres paroissiaux et actes d’état civil, 1621–1968 », Collection Drouin, Québec, Canada.

    [vii] Ibid.

    [viii] Cour des prérogatives de Montréal, ordonnance de tutelle concernant les enfants mineurs de feu Joseph Hébert, 14 mars 1783.

    [ix] District de Montréal, Cour du banc du roi, requête concernant la curatelle de Guillaume Hébert, 21 mars 1798

    [x] Bail à ferme no 1748, 1er octobre 1799, greffe du notaire Edme Henry, Bibliothèque et Archives nationales du Québec.

    Introduction Joseph Hébert naît vers 1740 à la Rivière‑aux‑Canards, près de Grandpré, dans l’actuelle Port Williams en Nouvelle‑Écosse, au sein d’un monde acadien bientôt bouleversé par la Déportation. Adolescent au moment de la Déportation de 1755, il porte le nom de son père, Joseph Hébert, et sa mère est Madeleine Dupuis. Après les années d’exil, il s’ancre à La Prairie comme habitant, censitaire, capitaine de milice et juge de paix, autant de rôles qui témoignent d’une reconstruction lente, mais résolue. Son parcours offre un point d’observation privilégié sur une famille acadienne qui reprend racine dans la vallée du Saint‑Laurent, au tournant du XIXᵉ siècle, sous un régime britannique qui reste, pour eux, celui de l’ennemi. Origines acadiennes et rupture de 1755 ___________________________________________ La famille de Joseph Hébert est installée depuis si longtemps sur les rives de la Rivière‑aux‑Canards que le lieu a fini par porter leur surnom. Tout près se trouve le village des Dupuis, auquel Joseph est apparenté par sa mère et trois de ses oncles et tantes. Entre 1742 et 1753, ses quatre sœurs et son frère naissent au village des Héberts. À la veille de la Déportation de 1755, la famille y est solidement enracinée. Figure 1 - L'ancêtre de l'auteur est René David Hébert (1762-1839) En septembre 1755, Joseph subit le sort de nombreux jeunes Acadiens : enfermé dans l’église de Grand‑Pré sous les ordres de Winslow, il voit se briser le monde de son enfance. Quelques semaines plus tôt, son père — qui porte le même prénom — a déjà été capturé à Halifax, où il était venu comme député réclamer la restitution des canots et des fusils confisqués. Le 13 décembre 1755, le sloop Dove quitte la Pointe des Boudrots avec le dernier convoi à partir de la région des Mines, emportant Joseph[i] vers le Connecticut. Les exilés entassés sur le Dove appartiennent surtout aux lignées Dupuis (huit familles) et Braux (cinq familles), auxquelles s’ajoutent quatre familles Hébert dit Groc. Quinze autres familles Hébert dit Groc sont séparées de ce groupe et expédiées sur d’autres navires vers le Massachusetts. Les archives du Connecticut et les manifestes de bord fixent l’arrivée du Dove à New London le 30 janvier 1756[ii], quoique les sources se contredisent sur la date.   Exil et mariage ____________________________________________ La précarité de l’exil se lit dans le destin de Madeleine Dupuis, mère de Joseph, morte au Connecticut en 1760, à trente-huit ans. Pourtant, c’est dans cette même terre d’exil que son père Joseph, alors cinquantenaire, trouve une seconde vie en s’unissant à Anne Bourg, jeune veuve de vingt ans sa cadette. De cette union naît une nouvelle lignée : René David, ancêtre de l’auteur, voit le jour à Guilford en 1762 ; puis Jacques, futur patriote déporté en Australie après les rébellions de 1837-38 ; et enfin trois demi-sœurs, avant que la famille ne regagne La Prairie en 1774. Joseph aurait également acquis, durant ces années, une solide maîtrise du français et de l’anglais, à l’écrit comme à la lecture, compétence dont l’utilité se manifeste pleinement lors de son établissement à La Prairie.   En 1765, au Connecticut, Joseph unit sa destinée à celle de sa cousine germaine Magdelaine Josephte Hébert, dite Josephe, fille de son oncle Olivier. Ce mariage au sein du réseau acadien relève moins du hasard que de l’instinct : face à la dispersion, les familles déracinées resserrent leurs liens et se replient sur le cercle des leurs. Pour Joseph, cette union est aussi une boussole, le premier geste d’un homme qui recommence, doucement, à espérer un avenir après l’exil. Quelques mois plus tard, la Proclamation du gouverneur James Murray et sa politique de peuplement des seigneuries ouvrent justement cette voie : les Acadiens du Massachusetts et du Connecticut déposent des requêtes pour gagner la province de Québec, et la famille Hébert s’inscrit dans ce mouvement qui conduit les premiers navires d’exilés vers le port de Québec en 1766. Retour à La Prairie ____________________________________________ En juin 1768, Joseph Hébert quitte le Connecticut à bord du sloop Phenix[iii] à destination de Boston, en compagnie de son grand‑père René dit le Groc Hébert et des familles de ses oncles Charles, Armand et Olivier. Les registres de bord, rédigés pour la famille de Charles, notent simplement « Joseph Hébert, son neveu, 28 ans », confirmant son identité et son lien de parenté. Sa femme n’apparaît pourtant pas avec lui, mais dans un autre regroupement, avec la famille de son père Olivier, comme si l’on avait préféré que le papier lui‑même détourne le regard d’un mariage entre cousins germains. Quelques semaines plus tard, rassemblée à Boston autour de l’oncle Jacques, la famille Hébert au complet monte sur la goélette Betsey[iv] qui doit les mener au port de la ville de Québec. Ces déplacements entre la Nouvelle-Angleterre, Boston et le Québec racontent un retour par étapes plutôt qu’un rapatriement massif et immédiat. Les premiers d’entre eux sont d’ailleurs arrivés dans la région deux étés plus tôt. En août 1768, une lettre du prêtre Desligneries mentionne Joseph Hébert[v] à La Prairie et confirme que la famille est arrivée à destination. Quatorze mois s’écoulent ensuite avant la régularisation du mariage de Joseph et Josephte, le 10 octobre 1769[vi], à Saint‑Philippe, paroisse des parents de l’épouse. Ce délai, probablement lié à un empêchement de consanguinité, marque aussi l’ancrage progressif du couple dans la seigneurie de la rive sud de Montréal. Famille et tutelle ____________________________________________ De l'union de Joseph et Josephe Hébert ne survit qu'un seul enfant, Joseph, baptisé à l'Assomption le 13 janvier 1776 et inhumé à La Prairie le 9 décembre[vii] suivant. Consanguinité, enfant unique, mort avant un an: avec Joseph, cette branche s’éteint.  Même si sa descendance directe est close, Joseph reste au centre du groupe familial et, privé d’enfants, il assume peu à peu un rôle de père auprès de ses neveux et demi‑frères. À la mort de son père, il se présente en mars 1783[viii] devant la Cour des prérogatives de Montréal pour faire établir une tutelle en faveur des enfants mineurs du second lit, ses demi-frères et demi-sœurs. Cette décision témoigne de la confiance dont il jouit au sein du groupe familial. Quinze ans plus tard, Joseph se voit confier la curatelle de son neveu, Guillaume Hébert[ix], sourd et muet. L'année suivante, son neveu Samuel Everton arrive du Connecticut pour s’installer à La Prairie, et Joseph l’accueille en lui donnant à exploiter son verger par bail[x]. Son dévouement envers sa famille est tel que certains parents lui confient la tutelle de leurs enfants en cas de décès. L’absence d’héritier direct contribue, en partie, à l’importance que prennent les neveux, nièces et frères consanguins dans la transmission de ses biens. Joseph rédige au moins trois testaments et concède deux donations entre vifs, jusqu’à ce que son dernier testament lègue les biens restants à ses deux demi‑frères, dont l’un est mon ancêtre. Suite dans le prochain numéro. Notes [i] Paul Delaney, La liste de Winslow expliquée, Moncton, N.-B., Les Éditions Perce-Neige, 2020, p. 306–307 [ii] Ibid. p.403 [iii] André-Carl Vachon, Les Acadiens déportés qui acceptèrent l’offre de Murray, Québec, Éditions La Grande Marée, 2016, p. 253 [iv] Ibid. p. 255 [v] Nicole Martin-Verenka, Chassés d’Acadie : les Acadiens du sud de Montréal (Québec : Éditions Histoire Québec, 2003), p. 298 [vi] Registres paroissiaux et actes d’état civil, 1621–1968 », Collection Drouin, Québec, Canada. [vii] Ibid. [viii] Cour des prérogatives de Montréal, ordonnance de tutelle concernant les enfants mineurs de feu Joseph Hébert, 14 mars 1783. [ix] District de Montréal, Cour du banc du roi, requête concernant la curatelle de Guillaume Hébert, 21 mars 1798 [x] Bail à ferme no 1748, 1er octobre 1799, greffe du notaire Edme Henry, Bibliothèque et Archives nationales du Québec....