Sélection d'une édition

    L’école de rang du chemin des Prairies – la suite

    De 1954 à 1960 : troisième école de rang

    Bien qu’au début des années 1950, on recense plus de 5000 écoles de rang dans les paroisses du Québec, des voix s’élèvent et réclament leur fermeture et la centralisation des services dans les villes et les villages, avec également l’accès à un réseau d’enseignement secondaire public.

    Des études révèlent une triste réalité, à savoir que le Québec a le plus bas taux de scolarisation au Canada. On constate alors que 50% des jeunes quittent l’école à l’âge de 15 ans.13

    Malgré la situation, le gouvernement Duplessis continue à promouvoir la construction d’écoles en milieu rural. En 1954, la commission scolaire de la Paroisse de La Prairie reçoit donc l’autorisation du Département de l’Instruction publique de vendre à l’enchère la vieille école construite en 1894 et de bâtir sur le même terrain un nouveau bâtiment en briques comportant un logement pour l’institutrice.14

    Irénée Morin et Marcel Brossard s’engagent à construire la nouvelle école pour la somme de 13 500 $ conformément aux plans et devis de la Série A, fournis par le Département de l’Instruction publique. Entretemps, la vieille bâtisse adjugée à un cultivateur du lieu est déménagée à une centaine de mètres sur la devanture d’une terre (lot 271-272 ancien cadastre) et transformée en résidence.

    En 1999, cette terre sera vendue et quelques mois plus tard, l’ancienne école de rang sera complètement détruite par un incendie. Des unités d’habitation du Village Parisien s’élèvent maintenant sur le site.

    _______________________________________________________________________

    13 Gérin-Lajoie, Paul. Combats d’un révolutionnaire tranquille, Propos et confidences. CEC, 1989, p. 27-40.
    14 Commission scolaire de la Paroisse de La Prairie, Livre des délibérations, volume #3, réunion du 7 juin 1954 et du30 août 1954.

    De 1954 à 1960 : troisième école de rang Bien qu’au début des années 1950, on recense plus de 5000 écoles de rang dans les paroisses du Québec, des voix s’élèvent et réclament leur fermeture et la centralisation des services dans les villes et les villages, avec également l’accès à un réseau d’enseignement secondaire public. Des études révèlent une triste réalité, à savoir que le Québec a le plus bas taux de scolarisation au Canada. On constate alors que 50% des jeunes quittent l’école à l’âge de 15 ans.13 Malgré la situation, le gouvernement Duplessis continue à promouvoir la construction d’écoles en milieu rural. En 1954, la commission scolaire de la Paroisse de La Prairie reçoit donc l’autorisation du Département de l’Instruction publique de vendre à l’enchère la vieille école construite en 1894 et de bâtir sur le même terrain un nouveau bâtiment en briques comportant un logement pour l’institutrice.14 Irénée Morin et Marcel Brossard s’engagent à construire la nouvelle école pour la somme de 13 500 $ conformément aux plans et devis de la Série A, fournis par le Département de l’Instruction publique. Entretemps, la vieille bâtisse adjugée à un cultivateur du lieu est déménagée à une centaine de mètres sur la devanture d’une terre (lot 271-272 ancien cadastre) et transformée en résidence. En 1999, cette terre sera vendue et quelques mois plus tard, l’ancienne école de rang sera complètement détruite par un incendie. Des unités d’habitation du Village Parisien s’élèvent maintenant sur le site. _______________________________________________________________________ 13 Gérin-Lajoie, Paul. Combats d’un révolutionnaire tranquille, Propos et confidences. CEC, 1989, p. 27-40. 14 Commission scolaire de la Paroisse de La Prairie, Livre des délibérations, volume #3, réunion du 7 juin 1954 et du30 août 1954....

    L’école de rang du chemin des Prairies – la suite

    C’est le temps que ça change  

    Déjà à la fin des années 1950, la population de la nouvelle ville de Brossard connaît une croissance importante. Les familles récemment installées sur le territoire réclament des écoles modernes et l’accès à une éducation de qualité. La nécessité de centraliser les services scolaires s’impose alors comme la meilleure solution. Lors d’une assemblée spéciale tenue le 16 août 1960, les commissaires demandent au Département de l’Instruction publique la permission de fermer l’école no 2 du chemin des Prairies « dans le but de regrouper nos élèves ».15

    Avec l’arrivée au pouvoir des libéraux de Jean Lesage en juin 1960, le système scolaire est désormais soumis à d’importantes réformes. La création du ministère de l’Éducation en 1964 met sur pied de nouvelles structures éducatives qui transforment le milieu scolaire. Après plus de 130 ans d’existence, on assiste à la disparition graduelle des écoles de rang.

     
    Après sa fermeture, la dernière petite école de rang est acquise par l’instituteur François Clermont en 1967 et convertie en résidence privée.16 Inoccupée au cours des années 2000, le bâtiment est démoli à son tour et fait place de nos jours à une construction de petite dimension qui loge quelques commerces de proximité.

    Située juste en face, la maison Brossard construite en pierre des champs à la fin du 18e siècle résiste au temps. Sur le chemin des Prairies, elle est désormais le seul témoin de l’époque rurale et agricole de la ville de Brossard.

    _______________________________________________________________________

    15 Ibid., volume #5, réunion du 16 août 1960.
    16 Georges Brossard, notaire. Vente de Corporation scolaire de Ville de Brossard à François Clermont, le 8 août 1967. Registre foncier du Québec en ligne, Index aux immeubles, Paroisse de La Prairie, cadastre 263, acte no. 81670.  

     

     

    C’est le temps que ça change   Déjà à la fin des années 1950, la population de la nouvelle ville de Brossard connaît une croissance importante. Les familles récemment installées sur le territoire réclament des écoles modernes et l’accès à une éducation de qualité. La nécessité de centraliser les services scolaires s’impose alors comme la meilleure solution. Lors d’une assemblée spéciale tenue le 16 août 1960, les commissaires demandent au Département de l’Instruction publique la permission de fermer l’école no 2 du chemin des Prairies « dans le but de regrouper nos élèves ».15 Avec l’arrivée au pouvoir des libéraux de Jean Lesage en juin 1960, le système scolaire est désormais soumis à d’importantes réformes. La création du ministère de l’Éducation en 1964 met sur pied de nouvelles structures éducatives qui transforment le milieu scolaire. Après plus de 130 ans d’existence, on assiste à la disparition graduelle des écoles de rang.   Après sa fermeture, la dernière petite école de rang est acquise par l’instituteur François Clermont en 1967 et convertie en résidence privée.16 Inoccupée au cours des années 2000, le bâtiment est démoli à son tour et fait place de nos jours à une construction de petite dimension qui loge quelques commerces de proximité. Située juste en face, la maison Brossard construite en pierre des champs à la fin du 18e siècle résiste au temps. Sur le chemin des Prairies, elle est désormais le seul témoin de l’époque rurale et agricole de la ville de Brossard. _______________________________________________________________________ 15 Ibid., volume #5, réunion du 16 août 1960. 16 Georges Brossard, notaire. Vente de Corporation scolaire de Ville de Brossard à François Clermont, le 8 août 1967. Registre foncier du Québec en ligne, Index aux immeubles, Paroisse de La Prairie, cadastre 263, acte no. 81670.      ...

    L’école de rang du chemin des Prairies – la suite

    De 1894 à 1954 : deuxième école de rang

    Au début des années 1890, le bâtiment est en mauvais état et le lieu trop petit et peu propice à l’apprentissage. Le 17 juillet 1894, les commissaires d’école adressent une requête au surintendant de l’Instruction publique à Québec afin d’obtenir la permission « ….de reconstruire leur maison d’école de l’arrondissement no. 2 sur un plan de 24 X 26 pieds en conformité aux règlements du Conseil de l’instruction publique au sujet des bâtisses d’école ».

    Le secrétaire trésorier Louis Grondin mentionne que l’école est fréquentée par environ 24 élèves sur trente inscrits. Il ajoute que l’arrondissement compte environ 45 enfants de 5 à 16 ans  « …..mais les contribuables qui sont généralement riches envoient beaucoup de leurs élèves au couvent et à l’académie de garçons de cette paroisse ».9

    D’un même élan, ils demandent la permission d’édifier le nouveau bâtiment sur un terrain « plus grand, plus élevé et plus convenable »  situé à environ cent pieds de l’ancien. Propriété de Louis-Casimir Brossard, cultivateur prospère de la côte des Prairies, le lot identifié sous le numéro 263 au plan et livre de renvoi officiel de la paroisse de La Prairie mesure 180 pieds de longueur sur 110 pieds de largeur. Enclavé entre le chemin de fer et le chemin des Prairies, le terrain a la forme d’un triangle peu propice à la culture du sol. En échange, la commission scolaire de la paroisse de La Prairie, représentée par son président Octave Brossard, lui cède le lot 264 où s’élève «  une vielle maison d’école… ».

    Accueillie favorablement par « l’honorable Surintendant », l’entente est signée le 28 août 1894 en l’étude du notaire A.J.A. Roberge à La Prairie.10
    Convertie en grange, puis laissée à l’abandon, l’ancienne école de syndics sera démolie.

    _______________________________________________________________________

      9 BAnQ-Québec, Fonds du ministère de l’Éducation du Québec (E13), Département de l’Instruction publique, Index de la correspondance reçue de 1891 à 1899.
    10 BAnQ-Montréal, greffe du notaire A.J.A. Roberge, le 28 août 1894, no. 8675.

     

     

    De 1894 à 1954 : deuxième école de rang Au début des années 1890, le bâtiment est en mauvais état et le lieu trop petit et peu propice à l’apprentissage. Le 17 juillet 1894, les commissaires d’école adressent une requête au surintendant de l’Instruction publique à Québec afin d’obtenir la permission « ….de reconstruire leur maison d’école de l’arrondissement no. 2 sur un plan de 24 X 26 pieds en conformité aux règlements du Conseil de l’instruction publique au sujet des bâtisses d’école ». Le secrétaire trésorier Louis Grondin mentionne que l’école est fréquentée par environ 24 élèves sur trente inscrits. Il ajoute que l’arrondissement compte environ 45 enfants de 5 à 16 ans  « …..mais les contribuables qui sont généralement riches envoient beaucoup de leurs élèves au couvent et à l’académie de garçons de cette paroisse ».9 D’un même élan, ils demandent la permission d’édifier le nouveau bâtiment sur un terrain « plus grand, plus élevé et plus convenable »  situé à environ cent pieds de l’ancien. Propriété de Louis-Casimir Brossard, cultivateur prospère de la côte des Prairies, le lot identifié sous le numéro 263 au plan et livre de renvoi officiel de la paroisse de La Prairie mesure 180 pieds de longueur sur 110 pieds de largeur. Enclavé entre le chemin de fer et le chemin des Prairies, le terrain a la forme d’un triangle peu propice à la culture du sol. En échange, la commission scolaire de la paroisse de La Prairie, représentée par son président Octave Brossard, lui cède le lot 264 où s’élève «  une vielle maison d’école… ». Accueillie favorablement par « l’honorable Surintendant », l’entente est signée le 28 août 1894 en l’étude du notaire A.J.A. Roberge à La Prairie.10 Convertie en grange, puis laissée à l’abandon, l’ancienne école de syndics sera démolie. _______________________________________________________________________   9 BAnQ-Québec, Fonds du ministère de l’Éducation du Québec (E13), Département de l’Instruction publique, Index de la correspondance reçue de 1891 à 1899. 10 BAnQ-Montréal, greffe du notaire A.J.A. Roberge, le 28 août 1894, no. 8675.    ...

    L’école de rang du chemin des Prairies – la suite

    Une nouvelle apparence

    La photographie de la page 2 prise au tournant du XXe siècle montre l’aspect de la nouvelle école de rang.

    Devant le bâtiment d’un étage et demi, coiffé d’un toit à deux versants et revêtu de planches à clins et de contrevents installés à l’été 1900, se profile l’image de l’institutrice entourée d’une vingtaine d’écoliers prenant la pose avec tabliers blancs et livres à la main. Sur le devant de l’édifice, un perron surmonté d’un « tambour » donne accès à la porte principale, alors que sur le côté se détache un hangar où est entreposé le bois servant au chauffage de l’école. Un logement est prévu à l’étage pour l’enseignante, mais son contrat stipule qu’elle doit entretenir le feu et voir au ménage. Au moment du recensement de 1901, l’institutrice  Céline Grondin habite à l’école et déclare un salaire de 150$ par année.

    Le confort est minimal. Même si en 1899 une pompe à eau est disponible à l’intérieur, on devra attendre le   début des années 1930 avant de pouvoir profiter des bienfaits de l’électricité. Et comble de privilèges : en 1950 seulement, des « toilettes à chasse d’eau » sont installées à l’intérieur de l’école .11

    L’inspecteur d’école : un personnage important

    Il arrive fréquemment que l’inspecteur d’école réclame une amélioration de l’état des écoles sous sa juridiction : « Les tableaux noirs de toutes les écoles sont mauvais et insuffisants. Chaque salle de classe doit avoir deux bons tableaux noirs de grande dimension. Cette amélioration est urgente et doit se faire sans retard. » (A.F. Grondin, 16 avril 1906)

    Le 4 juin 1908, l’inspecteur Lippens enjoint les commissaires de pallier au mauvais égouttement du terrain de l’école du chemin des Prairies : « Terrain trop bas, mauvaise fondation, eau dans la cave, même en septembre (….) L’école est au milieu d’une mare d’eau après les pluies, et on y patine l’hiver ».

    L’année suivante, il note que l’école est spacieuse et propre et recommande d’ajouter six bancs-pupitres de deux places.
    Personnage emblématique du milieu scolaire, l’inspecteur d’école entreprend sa tournée de classe deux fois par année et informe les commissaires des forces et des faiblesses de l’enseignement, de l’organisation de l’école et du classement des élèves. Les remarques au sujet de la compétence des institutrices de l’école de l’arrondissement des Prairies sont généralement positives.

    En visite dans les huit écoles de rang de la paroisse, le nouvel inspecteur J.A. Dupuis mentionne dans son rapport du 7 juin 1919 le remarquable travail de l’enseignante Alexandrine Langlois,  « ..votre meilleure institutrice…. ». Engagée en 1917 au salaire de 230$, elle est toujours présente au cours de l’année  scolaire de 1920-1921.

    Une autre figure marquante, Marie-Louise Demers (1893-1971), consacra toute sa carrière à l’école de « Brosseau Station ». Originaire de Saint-Jacques-le-Mineur, elle enseigne à plusieurs générations d’écoliers jusqu’à sa retraite en 1949. Par la suite, Adèle Brosseau, fraîchement diplômée de l’École normale, poursuit la tâche d’instruire une trentaine d’élèves du 1er au 5e degré. Lors de sa visite de juin 1950, l’inspecteur est favorablement impressionné par ses efforts à réaliser l’esprit du nouveau programme.

    « En général, vous avez lieu de vous réjouir du travail de vos institutrices, la majorité s’acquitte de sa tâche avec zèle et honneur. »
    Cette reconnaissance ne s’accompagne pas  toujours d’une juste rétribution. En 1953, près de la moitié des  institutrices gagnent moins de 1000$ par année.12

     

    Une nouvelle apparence La photographie de la page 2 prise au tournant du XXe siècle montre l’aspect de la nouvelle école de rang. Devant le bâtiment d’un étage et demi, coiffé d’un toit à deux versants et revêtu de planches à clins et de contrevents installés à l’été 1900, se profile l’image de l’institutrice entourée d’une vingtaine d’écoliers prenant la pose avec tabliers blancs et livres à la main. Sur le devant de l’édifice, un perron surmonté d’un « tambour » donne accès à la porte principale, alors que sur le côté se détache un hangar où est entreposé le bois servant au chauffage de l’école. Un logement est prévu à l’étage pour l’enseignante, mais son contrat stipule qu’elle doit entretenir le feu et voir au ménage. Au moment du recensement de 1901, l’institutrice  Céline Grondin habite à l’école et déclare un salaire de 150$ par année. Le confort est minimal. Même si en 1899 une pompe à eau est disponible à l’intérieur, on devra attendre le   début des années 1930 avant de pouvoir profiter des bienfaits de l’électricité. Et comble de privilèges : en 1950 seulement, des « toilettes à chasse d’eau » sont installées à l’intérieur de l’école .11 L’inspecteur d’école : un personnage important Il arrive fréquemment que l’inspecteur d’école réclame une amélioration de l’état des écoles sous sa juridiction : « Les tableaux noirs de toutes les écoles sont mauvais et insuffisants. Chaque salle de classe doit avoir deux bons tableaux noirs de grande dimension. Cette amélioration est urgente et doit se faire sans retard. » (A.F. Grondin, 16 avril 1906) Le 4 juin 1908, l’inspecteur Lippens enjoint les commissaires de pallier au mauvais égouttement du terrain de l’école du chemin des Prairies : « Terrain trop bas, mauvaise fondation, eau dans la cave, même en septembre (….) L’école est au milieu d’une mare d’eau après les pluies, et on y patine l’hiver ». L’année suivante, il note que l’école est spacieuse et propre et recommande d’ajouter six bancs-pupitres de deux places. Personnage emblématique du milieu scolaire, l’inspecteur d’école entreprend sa tournée de classe deux fois par année et informe les commissaires des forces et des faiblesses de l’enseignement, de l’organisation de l’école et du classement des élèves. Les remarques au sujet de la compétence des institutrices de l’école de l’arrondissement des Prairies sont généralement positives. En visite dans les huit écoles de rang de la paroisse, le nouvel inspecteur J.A. Dupuis mentionne dans son rapport du 7 juin 1919 le remarquable travail de l’enseignante Alexandrine Langlois,  « ..votre meilleure institutrice…. ». Engagée en 1917 au salaire de 230$, elle est toujours présente au cours de l’année  scolaire de 1920-1921. Une autre figure marquante, Marie-Louise Demers (1893-1971), consacra toute sa carrière à l’école de « Brosseau Station ». Originaire de Saint-Jacques-le-Mineur, elle enseigne à plusieurs générations d’écoliers jusqu’à sa retraite en 1949. Par la suite, Adèle Brosseau, fraîchement diplômée de l’École normale, poursuit la tâche d’instruire une trentaine d’élèves du 1er au 5e degré. Lors de sa visite de juin 1950, l’inspecteur est favorablement impressionné par ses efforts à réaliser l’esprit du nouveau programme. « En général, vous avez lieu de vous réjouir du travail de vos institutrices, la majorité s’acquitte de sa tâche avec zèle et honneur. » Cette reconnaissance ne s’accompagne pas  toujours d’une juste rétribution. En 1953, près de la moitié des  institutrices gagnent moins de 1000$ par année.12  ...

    L’école de rang du chemin des Prairies (1)

    Introduction

     

    Pendant plus d’un siècle, l’école de rang  contribue à l’éducation de plusieurs générations d’élèves âgés de 6 à 14 ans issus du milieu rural et des régions éloignées.  Les personnes qui l’ont fréquentée se souviennent de sa valeureuse institutrice, de la salle de classe unique à « sept divisions » avec son poêle à bois et ses pupitres doubles, de la visite inopinée de l’inspecteur ainsi que de la distribution des prix de fin d’année scolaire où sont conviés parents et commissaires d’école.

    Au début des années 1950, l’école de rang du chemin des Prairies aussi nommé rang Brosseau,  est située tout juste à proximité de la voie ferrée du Canadien national et devant la maison ancestrale d’Alexandre Brossard, appelée actuellement la maison Brossard.  Elle accueille alors une trentaine d’élèves, descendants pour la plupart des familles pionnières de la seigneurie de La Prairie établies dès le 18e siècle sur les terres fertiles de la rive droite de la rivière Saint-Jacques, (rive bornant l’actuelle ville de Brossard).

    De nos jours, ceux qui empruntent le chemin des Prairies en direction du Quartier Dix30 ignorent tout probablement le passé agricole du lieu. Avant la création de la ville de Brossard en 1958, la région est sous la juridiction de la municipalité de paroisse de La Prairie et d’une municipalité scolaire constituée de cinq commissaires qui administrent les écoles situées dans la zone rurale de La Prairie.

    Une photographie aérienne datée du 8 juillet 1959 montre un territoire qui a longtemps conservé une configuration des terres héritées de l’époque seigneuriale.  Mais à partir du début des années 1960, le secteur subit d’importantes transformations. Le territoire qui était depuis le Régime français à vocation agricole devint en quelques années seulement une zone à majorité urbaine. Les maisons  ancestrales et les bâtiments de ferme disparaissent sous la poussée d’un développement résidentiel et commercial en pleine extension.

    Ce texte évoque le souvenir des trois écoles de rang érigées successivement sur le chemin des Prairies entre les années 1834 et 1954. Maintenant disparues, leur histoire témoigne de la vie scolaire en milieu rural et de l’implication de toute une communauté pour que l’école, si modeste soit-elle, devienne accessible à tous les enfants.

    Très peu de documents reliés à la vie quotidienne des écoles de rang de la région furent conservés. Sont ainsi disparus les rapports d’institutrices où l’on retrouvait le nom des élèves, le programme d’études et la liste des présences en classe. On a pu cependant sauvegarder quelques volumes du Livre des délibérations de la Commission scolaire de la Paroisse de La Prairie dont les dates s’échelonnent entre les années 1897-1920 et 1941-1960. Ces archives contiennent les procès-verbaux des réunions des commissaires ainsi que les rapports de l’inspecteur d’école. S’ajoutent à ces différentes sources, des documents contenus dans le Fonds Élisée Choquet, des actes notariés et des photographies anciennes.

     

    Introduction   Pendant plus d’un siècle, l’école de rang  contribue à l’éducation de plusieurs générations d’élèves âgés de 6 à 14 ans issus du milieu rural et des régions éloignées.  Les personnes qui l’ont fréquentée se souviennent de sa valeureuse institutrice, de la salle de classe unique à « sept divisions » avec son poêle à bois et ses pupitres doubles, de la visite inopinée de l’inspecteur ainsi que de la distribution des prix de fin d’année scolaire où sont conviés parents et commissaires d’école. Au début des années 1950, l’école de rang du chemin des Prairies aussi nommé rang Brosseau,  est située tout juste à proximité de la voie ferrée du Canadien national et devant la maison ancestrale d’Alexandre Brossard, appelée actuellement la maison Brossard.  Elle accueille alors une trentaine d’élèves, descendants pour la plupart des familles pionnières de la seigneurie de La Prairie établies dès le 18e siècle sur les terres fertiles de la rive droite de la rivière Saint-Jacques, (rive bornant l’actuelle ville de Brossard). De nos jours, ceux qui empruntent le chemin des Prairies en direction du Quartier Dix30 ignorent tout probablement le passé agricole du lieu. Avant la création de la ville de Brossard en 1958, la région est sous la juridiction de la municipalité de paroisse de La Prairie et d’une municipalité scolaire constituée de cinq commissaires qui administrent les écoles situées dans la zone rurale de La Prairie. Une photographie aérienne datée du 8 juillet 1959 montre un territoire qui a longtemps conservé une configuration des terres héritées de l’époque seigneuriale.  Mais à partir du début des années 1960, le secteur subit d’importantes transformations. Le territoire qui était depuis le Régime français à vocation agricole devint en quelques années seulement une zone à majorité urbaine. Les maisons  ancestrales et les bâtiments de ferme disparaissent sous la poussée d’un développement résidentiel et commercial en pleine extension. Ce texte évoque le souvenir des trois écoles de rang érigées successivement sur le chemin des Prairies entre les années 1834 et 1954. Maintenant disparues, leur histoire témoigne de la vie scolaire en milieu rural et de l’implication de toute une communauté pour que l’école, si modeste soit-elle, devienne accessible à tous les enfants. Très peu de documents reliés à la vie quotidienne des écoles de rang de la région furent conservés. Sont ainsi disparus les rapports d’institutrices où l’on retrouvait le nom des élèves, le programme d’études et la liste des présences en classe. On a pu cependant sauvegarder quelques volumes du Livre des délibérations de la Commission scolaire de la Paroisse de La Prairie dont les dates s’échelonnent entre les années 1897-1920 et 1941-1960. Ces archives contiennent les procès-verbaux des réunions des commissaires ainsi que les rapports de l’inspecteur d’école. S’ajoutent à ces différentes sources, des documents contenus dans le Fonds Élisée Choquet, des actes notariés et des photographies anciennes.  ...

    L’école de rang du chemin des Prairies (2)

    Une école pour les enfants du peuple

     

    L’histoire de la petite école de rang au Québec débute en 1829 au moment où se met en place  un nouveau système public d’écoles élémentaires gratuites, dites écoles « de syndics ».   

    Au début du 19e siècle, l’analphabétisme sévit chez les Canadiens français. Depuis la Conquête de 1760, le gouvernement tarde à organiser l’enseignement public avec pour conséquence des générations d’enfants privés complètement d’instruction. L’établissement de deux régimes scolaires parallèles, soit l’Institution royale en 1801 et les écoles de Fabrique en 1824, n’améliorent guère la situation.

    Sur une population d’environ 450 000 personnes en 1825, à peine 13 000 sont capables de lire et d’écrire.1  

    Devant ces résultats déplorables, le 14 mars 1829, la Chambre d’Assemblée du Bas-Canada, composée en majorité de députés du Parti patriote, réussit à faire adopter la loi intitulée Acte pour encourager l’éducation élémentaire, mieux connue sous le titre de Loi des écoles de syndics.  Bien au fait de la pauvreté des paroisses, causée entre autres par une succession de mauvaises récoltes, l’État subventionnera plus généreusement le nouveau régime scolaire. Il rembourse la moitié de la construction d’une  maison d’école, verse le salaire du maître (20 livres par année) plus une allocation de dix chelins par enfant pauvre instruit gratuitement.

    Quant à la communauté locale, celle-ci doit également s’impliquer. Les propriétaires fonciers ont la responsabilité d’élire les « syndics » ou administrateurs chargés de la gestion locale des écoles. De leur part, les parents sont tenus de participer à la construction de la  bâtisse  en plus  de verser au maître une contribution mensuelle.

    Cette fois, l’initiative est couronnée de succès. Le nombre d’écoles augmente ainsi que le taux de fréquentation des enfants. Au début de 1832, on dénombre 1 282 écoles fréquentées par près de 45 203 écoliers. Si bien qu’à cette date, le Comité permanent sur l’éducation considère qu’un enfant sur trois se rend à l’école alors qu’avant 1829, le taux se situait à un enfant sur onze.2

     

    ___________________________________________________________________

    Graveline, Pierre. Une histoire de l’éducation au Québec. BQ, 2007, p. 21-29.

    2  Audet, Louis-Philippe. Histoire de l’enseignement au Québec. Tome 1, p. 361-364.

     

    Une école pour les enfants du peuple   L’histoire de la petite école de rang au Québec débute en 1829 au moment où se met en place  un nouveau système public d’écoles élémentaires gratuites, dites écoles « de syndics ».    Au début du 19e siècle, l’analphabétisme sévit chez les Canadiens français. Depuis la Conquête de 1760, le gouvernement tarde à organiser l’enseignement public avec pour conséquence des générations d’enfants privés complètement d’instruction. L’établissement de deux régimes scolaires parallèles, soit l’Institution royale en 1801 et les écoles de Fabrique en 1824, n’améliorent guère la situation. Sur une population d’environ 450 000 personnes en 1825, à peine 13 000 sont capables de lire et d’écrire.1   Devant ces résultats déplorables, le 14 mars 1829, la Chambre d’Assemblée du Bas-Canada, composée en majorité de députés du Parti patriote, réussit à faire adopter la loi intitulée Acte pour encourager l’éducation élémentaire, mieux connue sous le titre de Loi des écoles de syndics.  Bien au fait de la pauvreté des paroisses, causée entre autres par une succession de mauvaises récoltes, l’État subventionnera plus généreusement le nouveau régime scolaire. Il rembourse la moitié de la construction d’une  maison d’école, verse le salaire du maître (20 livres par année) plus une allocation de dix chelins par enfant pauvre instruit gratuitement. Quant à la communauté locale, celle-ci doit également s’impliquer. Les propriétaires fonciers ont la responsabilité d’élire les « syndics » ou administrateurs chargés de la gestion locale des écoles. De leur part, les parents sont tenus de participer à la construction de la  bâtisse  en plus  de verser au maître une contribution mensuelle. Cette fois, l’initiative est couronnée de succès. Le nombre d’écoles augmente ainsi que le taux de fréquentation des enfants. Au début de 1832, on dénombre 1 282 écoles fréquentées par près de 45 203 écoliers. Si bien qu’à cette date, le Comité permanent sur l’éducation considère qu’un enfant sur trois se rend à l’école alors qu’avant 1829, le taux se situait à un enfant sur onze.2   ___________________________________________________________________ 1  Graveline, Pierre. Une histoire de l’éducation au Québec. BQ, 2007, p. 21-29. 2  Audet, Louis-Philippe. Histoire de l’enseignement au Québec. Tome 1, p. 361-364.  ...

    L’école de rang du chemin des Prairies (3)

    1834 : première école de rang à la côte des Prairies

     

    Les habitants de la côte des Prairies profitent alors de ce contexte favorable pour mettre en place leur  maison d’école.  François Moquin, Pierre Brosseau, Antoine Ste-Marie, Étienne Dumontet, Louis Brossard et François Sénécal expriment ici le désir de voir leurs enfants accéder à l’instruction.

    Le 27 juin 1834, à la résidence de la veuve Étienne Dumontet, ces mêmes habitants sont rassemblés devant le notaire Médard Hébert dans le but d’agréer la donation d’un lopin de terre « …  à la charge par ces derniers de bâtir immédiatement sur le terrain donné par la dite veuve Étienne Dumontet, une maison de grandeur suffisante pour y tenir école »3

    Deux semaines plus tard, soit le 15 juillet 1834, les syndics Louis Brossard, François Sénécal et Paul Banlié se présentent au bureau du notaire Médard Hébert pour la signature du contrat lié à l’embauche de l’enseignant Justin Louis Héroux.4

    Ce dernier s’engage « pour le temps et espace d’une année…  de montrer et enseigner du mieux qu’il lui sera possible, aux enfants de la côte des Prairies dite paroisse de Laprairie,  (……)  la lecture, l’écriture, l’arithmétique, le catéchisme et autres choses tel et de la manière qu’un bon instituteur doit faire en pareil cas. »

    En retour, les syndics acceptent de lui fournir « une maison bien close et convenable pour tenir une école » ainsi qu’un poêle de fonte, une table et des bancs pour les écoliers.  Les parents apportent également leur contribution puisque l’enseignant recevra, en plus de l’allocation de base prévue (20 livres par an), la somme de 20 sols par mois pour chaque écolier capable de payer ainsi qu’une demi-corde de bois franc.

    L’emplacement de la future école est prévu sur la devanture du lot 70 en bordure du chemin des Prairies, ce qui a comme avantage d’être situé au milieu du rang.5

    Dès la fin juin 1834, les habitants entreprennent une corvée de construction afin d’ériger la maison d’école à la date convenue par les syndics.  Construite en bois, le bâtiment conserve les caractéristiques de l’habitation rurale de l’époque.  Sauf la dimension de la salle de classe qui devait être « de grandeur suffisante » pour accueillir au moins 20 élèves, tel que stipulé dans le contrat de l’enseignant Héroux.

    Mais cet élan est bientôt freiné par le refus du Conseil législatif de renouveler les subventions votées par la Chambre d’assemblée. Le 1er mai 1836, dans un climat de confrontation entre les représentants du peuple et le pouvoir colonial, la loi des écoles de syndics est abolie.  La privation de subventions entraîne alors la fermeture d’un grand nombre de petites écoles de campagne.

    Qu’est-il advenu de l’école de la côte des Prairies? La communauté locale et les parents ont-ils pu réunir les fonds nécessaires pour la maintenir en fonction?

    Dans ses ouvrages dédiés à l’histoire de l’éducation au Québec, l’historienne Andrée Dufour mentionne que la moitié seulement des anciennes écoles de syndics survivent en 1838.
    « Dans la majorité des paroisses et des townships, il ne reste plus que quelques écoles et parfois même une seule, souvent située dans le village même ».6

    Après la Rébellion de 1837-1838 et l’entrée en vigueur de l’Acte d’Union du Bas-Canada et du Haut-Canada  (1841), une nouvelle législation scolaire remet sur pied un réseau d’écoles primaires publiques dans chacune des régions et communautés locales du Bas-Canada.  En 1845, les commissaires d ‘écoles, élus par les habitants des paroisses, ont maintenant la responsabilité  de percevoir une taxe foncière de l’ensemble des propriétaires.  S’ajoutent à ces fonctions, le recrutement des maîtres et  la construction des écoles.

     

     

    ____________________________________________________________________

    BAnQ -Montréal, greffe du notaire Médard Hébert, le 27 juin 1834
    4  BAnQ-Montréal, greffe du notaire Médard Hébert, le 15 juillet 1834
    5  Cadastre abrégé de la Seigneurie de Laprairie de la Madeleine,  Les Prairies.
    6  Dufour, Andrée. Tous à l’école. État, Communautés rurales et Scolarisation au Québec de 1826 à 1859. HMV, 1996, p.91-121.

     

    1834 : première école de rang à la côte des Prairies   Les habitants de la côte des Prairies profitent alors de ce contexte favorable pour mettre en place leur  maison d’école.  François Moquin, Pierre Brosseau, Antoine Ste-Marie, Étienne Dumontet, Louis Brossard et François Sénécal expriment ici le désir de voir leurs enfants accéder à l’instruction. Le 27 juin 1834, à la résidence de la veuve Étienne Dumontet, ces mêmes habitants sont rassemblés devant le notaire Médard Hébert dans le but d’agréer la donation d’un lopin de terre « …  à la charge par ces derniers de bâtir immédiatement sur le terrain donné par la dite veuve Étienne Dumontet, une maison de grandeur suffisante pour y tenir école »3 Deux semaines plus tard, soit le 15 juillet 1834, les syndics Louis Brossard, François Sénécal et Paul Banlié se présentent au bureau du notaire Médard Hébert pour la signature du contrat lié à l’embauche de l’enseignant Justin Louis Héroux.4 Ce dernier s’engage « pour le temps et espace d’une année…  de montrer et enseigner du mieux qu’il lui sera possible, aux enfants de la côte des Prairies dite paroisse de Laprairie,  (……)  la lecture, l’écriture, l’arithmétique, le catéchisme et autres choses tel et de la manière qu’un bon instituteur doit faire en pareil cas. » En retour, les syndics acceptent de lui fournir « une maison bien close et convenable pour tenir une école » ainsi qu’un poêle de fonte, une table et des bancs pour les écoliers.  Les parents apportent également leur contribution puisque l’enseignant recevra, en plus de l’allocation de base prévue (20 livres par an), la somme de 20 sols par mois pour chaque écolier capable de payer ainsi qu’une demi-corde de bois franc. L’emplacement de la future école est prévu sur la devanture du lot 70 en bordure du chemin des Prairies, ce qui a comme avantage d’être situé au milieu du rang.5 Dès la fin juin 1834, les habitants entreprennent une corvée de construction afin d’ériger la maison d’école à la date convenue par les syndics.  Construite en bois, le bâtiment conserve les caractéristiques de l’habitation rurale de l’époque.  Sauf la dimension de la salle de classe qui devait être « de grandeur suffisante » pour accueillir au moins 20 élèves, tel que stipulé dans le contrat de l’enseignant Héroux. Mais cet élan est bientôt freiné par le refus du Conseil législatif de renouveler les subventions votées par la Chambre d’assemblée. Le 1er mai 1836, dans un climat de confrontation entre les représentants du peuple et le pouvoir colonial, la loi des écoles de syndics est abolie.  La privation de subventions entraîne alors la fermeture d’un grand nombre de petites écoles de campagne. Qu’est-il advenu de l’école de la côte des Prairies? La communauté locale et les parents ont-ils pu réunir les fonds nécessaires pour la maintenir en fonction? Dans ses ouvrages dédiés à l’histoire de l’éducation au Québec, l’historienne Andrée Dufour mentionne que la moitié seulement des anciennes écoles de syndics survivent en 1838. « Dans la majorité des paroisses et des townships, il ne reste plus que quelques écoles et parfois même une seule, souvent située dans le village même ».6 Après la Rébellion de 1837-1838 et l’entrée en vigueur de l’Acte d’Union du Bas-Canada et du Haut-Canada  (1841), une nouvelle législation scolaire remet sur pied un réseau d’écoles primaires publiques dans chacune des régions et communautés locales du Bas-Canada.  En 1845, les commissaires d ‘écoles, élus par les habitants des paroisses, ont maintenant la responsabilité  de percevoir une taxe foncière de l’ensemble des propriétaires.  S’ajoutent à ces fonctions, le recrutement des maîtres et  la construction des écoles.     ____________________________________________________________________ 3  BAnQ -Montréal, greffe du notaire Médard Hébert, le 27 juin 1834 4  BAnQ-Montréal, greffe du notaire Médard Hébert, le 15 juillet 1834 5  Cadastre abrégé de la Seigneurie de Laprairie de la Madeleine,  Les Prairies. 6  Dufour, Andrée. Tous à l’école. État, Communautés rurales et Scolarisation au Québec de 1826 à 1859. HMV, 1996, p.91-121.  ...

    L’école de rang du chemin des Prairies (4)

    Place aux institutrices

     

    À La Prairie, les commissaires Guillaume D’Eschambault, Moïse Brossard, Louis Brosseau et Julien Bourassa, assisté du R.P. Tellier curé de la paroisse, s’activent à la relance du nouveau régime scolaire.  Le 23 septembre 1846, l’instituteur Eusèbe Lussier est engagé à l’école de la côte des Prairies pour enseigner la lecture, l’écriture et l’arithmétique.7 Mais il quitte l’année suivante. Il faut dire que les conditions de travail sont difficiles et le salaire versé par les commissaires peu lucratif. De plus, les parents et les commissaires préfèrent de beaucoup les institutrices jugées plus dociles et plus dévouées envers les jeunes enfants. En 1855, elles représentent déjà 67% du personnel enseignant.8

    Les historiennes Andrée Dufour et Micheline Dumont citent les mots du surintendant Jean-Baptiste Meilleur dans un rapport daté de 1854:

    (…) on les préfère généralement aux hommes, surtout pour tenir les écoles fréquentées par de jeunes enfants, parce qu’elles savent mieux condescendre à la faiblesse de leur âge, à la pratique des moyens propres à s’insinuer dans leur estime, et à gagner leur confiance et leur affection.

    Au cours de la seconde moitié du 19e siècle, plusieurs enseignantes vont se succéder à l’école de rang de la côte des Prairie. En 1873, l’inspecteur d’école souligne le progrès des élèves sous la direction de l’institutrice Ernestine Dumontet, 19 ans, arrière-petite-fille de la veuve Étienne Dumontet. Le rapport indique également que le nombre d’élèves inscrits s’élève à 35 et la moyenne de fréquentation, de 22 à 26.

     

     

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    7  BAnQ-Montréal, Collection Élisée Choquet, La Prairie et comté, Écoles 1840-1866.
    Dufour, Andrée. Dumont, Micheline. Brève histoire des institutrices au Québec de la Nouvelle-France à nos jours. Boréal, 2004, p.55-88.

     

    Place aux institutrices   À La Prairie, les commissaires Guillaume D’Eschambault, Moïse Brossard, Louis Brosseau et Julien Bourassa, assisté du R.P. Tellier curé de la paroisse, s’activent à la relance du nouveau régime scolaire.  Le 23 septembre 1846, l’instituteur Eusèbe Lussier est engagé à l’école de la côte des Prairies pour enseigner la lecture, l’écriture et l’arithmétique.7 Mais il quitte l’année suivante. Il faut dire que les conditions de travail sont difficiles et le salaire versé par les commissaires peu lucratif. De plus, les parents et les commissaires préfèrent de beaucoup les institutrices jugées plus dociles et plus dévouées envers les jeunes enfants. En 1855, elles représentent déjà 67% du personnel enseignant.8 Les historiennes Andrée Dufour et Micheline Dumont citent les mots du surintendant Jean-Baptiste Meilleur dans un rapport daté de 1854: (…) on les préfère généralement aux hommes, surtout pour tenir les écoles fréquentées par de jeunes enfants, parce qu’elles savent mieux condescendre à la faiblesse de leur âge, à la pratique des moyens propres à s’insinuer dans leur estime, et à gagner leur confiance et leur affection. Au cours de la seconde moitié du 19e siècle, plusieurs enseignantes vont se succéder à l’école de rang de la côte des Prairie. En 1873, l’inspecteur d’école souligne le progrès des élèves sous la direction de l’institutrice Ernestine Dumontet, 19 ans, arrière-petite-fille de la veuve Étienne Dumontet. Le rapport indique également que le nombre d’élèves inscrits s’élève à 35 et la moyenne de fréquentation, de 22 à 26.     ____________________________________________________________________ 7  BAnQ-Montréal, Collection Élisée Choquet, La Prairie et comté, Écoles 1840-1866. 8  Dufour, Andrée. Dumont, Micheline. Brève histoire des institutrices au Québec de la Nouvelle-France à nos jours. Boréal, 2004, p.55-88.  ...

    L’Association des jardiniers maraîchers de la région de Montréal

    Méthodologie

    Les enjeux reliés à l’agriculture ont toujours suscité mon intérêt. Je suis née sur une ferme maraîchère située dans la Paroisse de La Prairie et devenue en 1958 la ville de Brossard. J’ai vécu les travaux et les jours d’une localité rurale qui allait bientôt disparaître sous la poussée de l’urbanisation. Je fus aussi témoin de l’implication de mon père, Roméo Sainte-Marie qui, en tant que secrétaire-trésorier de la Société d’agriculture du comté de La Prairie et président de l’Association des jardiniers-maraîchers de la région de Montréal, a mené le combat du militantisme agricole avec fierté et détermination.

    Dans ce texte, j’utiliserai en grande partie les données et les informations tirées de documents de l’Association des jardiniers-maraîchers de la région de Montréal, de mes archives personnelles, soit des découpures de presse et des photos, ainsi que du Rapport de la commission royale d’enquête sur l’agriculture au Québec publiée entre 1967 et 1969 (Commission April).

    Dès le milieu du 19e siècle, les agriculteurs québécois se sont regroupés pour défendre leurs intérêts. La mise sur pied de sociétés d’agriculture, de cercles agricoles et de syndicats des cultivateurs avait pour but la diffusion des meilleures pratiques agricoles, la protection ainsi que le développement de divers services pour faciliter la mise en marché des produits de la ferme.

    Mais c’est véritablement dans le premier quart du 20e siècle que sont créées deux organisations majeures du monde agricole, soit en 1922, la Coopérative fédérée du Québec (La Coop fédérée) et en 1924, l’Union catholique des cultivateurs (UCC) devenue en 1972, l’Union des producteurs agricoles. (UPA)  

    1947- Jour de marché à la Place Jacques-Cartier
    du Vieux-Montréal. Camions et chevaux sont
    stationnés pour la vente des fruits et légumes.
    À l’arrière-plan, on aperçoit l’hôtel de ville de
    Montréal et l’hôtel Nelson.
    BAnQ. E6, S7, SS1, D43049

    D’autres regroupements d’agriculteurs occupent le terrain des « spécialités régionales ». Dans la région de Montréal, la fertilité des sols, le climat ainsi que la proximité d’un marché urbain favorisent la culture des fruits et des légumes. Au début du 20e siècle, on retrouve sur l’ile de Montréal de nombreuses paroisses rurales où l’agriculture est l’occupation principale des habitants. Plusieurs associations rassemblent les agriculteurs et mettent de l’avant des foires agricoles, des expositions ou des conférences.Létourneau, Firmin, Histoire de l’agriculture (Canada français). 1959

    L’Association des jardiniers-maraîchers de la région de Montréal (AJMRM)

    À la Côte-des-Neiges, quelques producteurs spécialisés en culture maraî-chère et fruitière fondent, en 1909, l’Association des jardiniers-maraîchers du Québec qui deviendra, en avril 1945, l’Association des jardiniers-maraîchers de la région de Montréal. Son président fondateur, Adrien Moquin, est un cultivateur du comté de La Prairie.

    L’association regroupe les agriculteurs dont l’activité principale est la production de fruits et de légumes pour la vente à l’état frais (laitues, concombres, tomates, fraises…). Les denrées sont écoulées sur les marchés publics de Montréal, particulièrement au marché Bonsecours. 

    À l’époque de la mise sur pied de L’AJMRM (1945), la production maraîchère et fruitière se maintient dans les zones rurales de l’île de Montréal, en particulier dans les parties sud et ouest de l’île, et déborde sur l’Ile Jésus (Laval) ainsi que sur la rive sud, soit dans les comtés de La Prairie, Napierville et Châteauguay. Au cours des années 1960, l’urbanisation envahira une grande partie de ces régions obligeant la culture maraîchère à se déplacer vers les comtés de Châteauguay (Sainte-Clotilde), Napierville et Huntington (Sherrington) qui deviendront, en quelques années, le jardin horticole du Québec. Québec, Rapport de la commission royale d’enquête sur l’agriculture au Québec. La mise en marché des fruits et des légumes au Québec. Gouvernement du Québec, 1967.  p.7-17

    Du marché Bonsecours au Marché central métropolitain

    1961. Le « marché des cultivateurs » au Marché central métropolitain de Montréal.

    Depuis le milieu des années 1920, les agriculteurs de Montréal et des environs se rendent au vieux marché Bonsecours pour écouler leurs produits. Sur la Place Jacques-Cartier, épiciers, grossistes et marchands arrivent tôt le matin afin de se procurer les fruits et les légumes frais du jour. Mais déjà, au début des années 1940, les installations désuètes du marché Bonsecours, l’expansion urbaine ainsi que le besoin de répondre à la demande d’une population croissante incitent l’Association des jardiniers-maraîchers à réclamer la construction d’un nouveau marché. Afin d’accélérer la décision des autorités provinciales et municipales, la direction de l’AJMRM crée, en 1948, la compagnie du Marché central métropolitain inc. (MCM) qui donne droit à 
    la vente d’actions et à l’obtention de subventions gouvernementales.Association des jardiniers-maraîchers du Québec. 1945-1995. (cahier spécial)

    En 1953, le maire Camillien Houde cède à la compagnie un terrain de 107 acres situé à l’angle du boulevard de l’Acadie et du boulevard Crémazie. Une subvention provinciale de 2 millions ainsi que l’implication et le soutien financier de l’AJMRM contribuent à la construction du Marché central métropolitain, qui ouvre enfin ses portes au printemps 1960.Québec, Rapport de la commission royale d’enquête sur l’agriculture au Québec. op. cit.  p.35

    Une corbeille de fruits et légumes du Québec pour le maire de Montréal Camillien Houde, de la part des membres de l’Association des jardiniers-maraîchers de la région de Montréal. 1953.

     

    Printemps 1960. Banquet à l’occasion de l’ouverture du Marché central métropolitain de Montréal, section « marché des cultivateurs ». Le cardinal Léger est entouré de M. Adrien Moquin, président fondateur de l’Association des jardiniers-maraîchers de la région de Montréal ainsi que du ministre de l’Agriculture, M. Laurent Barré.

    Ce nouveau marché possède la section « marché des cultivateurs » qui est réservée exclusivement aux agriculteurs et commerçants pour la vente en gros des fruits et des légumes cultivés au Québec. Sur le même terrain, une centrale d’arrivage et de distribution très bien desservie par les lignes ferroviaires du Canadien Pacifique et du Canadien National, importe à pleins wagons des fruits et des légumes en provenance des États-Unis, de l’Ontario et des Maritimes. Grossistes, épiciers et acheteurs de chaînes d’alimentation s’y approvisionnent en produits d’importation et en fruits et légumes, ceux-ci étant déjà offerts au « marché des cultivateurs ». Cette situation a pour effet d’exercer une vive concurrence envers les produits locaux et de provoquer un ravalement des prix.Ibid. p. 35-36 

    AJMRM : une nouvelle direction qui met de l’avant le militantisme agricole

    À l’occasion de l’assemblée générale annuelle de l’Association des jardiniers-maraîchers de la région de Montréal tenue le 13 décembre 1965, l’épineuse question de l’importation des fruits et des légumes par rapport à la production locale est longuement débattue en présence de M.Bruno Landry, agronome et chef de l’horticulture au ministère de l’Agriculture du Québec ainsi que des représentants de l’inspection fédérale et provinciale. Le nouveau président élu, M. Roméo Sainte-Marie, également secrétaire-trésorier de la Société d’agriculture du comté de La Prairie depuis 1951, « se dit prêt à travailler pour le bien des jardiniers et à consacrer son temps à la mise en place d’un système d’organisation visant les producteurs. » Le Québec Horticole, Jan-Fév-1966.

    1961. Les meilleures pommes de la « province. ». M. Roméo Sainte-Marie, alors vice-président de l’Association des jardiniers-maraîchers de la région de Montréal, et un pomiculteur du « marché des cultivateurs » au Marché central métropolitain de Montréal. Élu président de l’AJMRM en 1966, Monsieur Sainte-Marie va plaider la cause des jardiniers-maraîchers et promouvoir l’achat des fruits et légumes du Québec.

    Militant de la première heure, M. Sainte-Marie agissait comme vice-président de l’AJMRM depuis une dizaine d’années. Descendant d’une famille pionnière établie dans la seigneurie de La Prairie-de-la-Madeleine au tout début du 18e siècle, il avait repris les rênes de la ferme ancestrale située dans la Paroisse de La Prairie (Brossard). L’établissement d’une nouvelle ville en 1958 suivi de l’ouverture du pont Champlain en 1962 signera la fin de la vocation agricole du lieu. Également impliqué au niveau de la Compagnie du Marché central métropolitain (MCM), il fut présent lors de la mise sur pied de la compagnie et a siégé au conseil d’administration de 1948 à 1966. Le nouveau président était donc déterminé à défendre les intérêts des jardiniers-maraîchers et à mettre en place des mesures pour la promotion des fruits et des légumes du Québec.

    Juin 1950. Le jardinier-maraîcher André Lafitte et sa récolte d’épinards. Côte St-Michel.
    BAnQ. E6,S7,SS1, 50139

     

    Été 1965. Couronnement de la « Reine des salades » pour la promotion des laitues du Québec. Évènement organisé conjointement par l’Association des grossistes en fruits et légumes du Québec et l’Association des jardiniers-maraîchers de la région de Montréal. De gauche à droite : M. Roméo Sainte-Marie, M. Paul Boudrias et M. Adrien Moquin, représentent l’Association des jardiniers de la région de Montréal.

    De l’agriculture traditionnelle à l’agroéconomie.   

    Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, l’agriculture au Québec vit une période de transition. La ferme traditionnelle, souvent orientée vers les besoins de la famille, est remise en question, d’autant plus qu’il est de plus en plus difficile d’en assurer la rentabilité. Entre 1946 et 1960, le revenu agricole atteint seulement 40 % du revenu des autres travailleurs. Cette situation provoque la disparition d’un grand nombre de fermes marginales en plus d’accélérer l’exode rural.Linteau-Durocher-Robert-Ricard. Histoire du Québec contemporain : le Québec depuis 1930, Québec, Boréal compact. 1989. p.24    

    Nombre de fermes au QuébecIbid- p. 259-268  et p. 491-500. 
        
    1941 – 154 669 fermes
    1951 – 135 000 fermes
    1961 – 95 777 fermes
    1971 – 61 000 fermes
    2016 – 28 919 fermes
    Source : Statistiques Canada

    La réduction de la main-d’œuvre oblige l’exploitation agricole à se mécaniser et à améliorer les méthodes de culture. En 1961, 63 % des fermes ont un tracteur en comparaison de 23 % en 1951.Ibid- p. 264.Au cours des années 1950, la politique agricole du gouvernement Duplessis est très attentive aux besoins des agricul-teurs. D’abord, il encourage l’électrifi-cation des campagnes : alors qu’en 1945, seulement 28 % des fermes du Québec bénéficient de l’électricité, le pourcentage passe à 97 % en 1961.Dorion, Marie-Josée. « L’électrification du monde rurale québécois ». Revue d’histoire de l’Amérique française, vol. 54, nO1, 2000. p.24. Sur le site Érudit.  www.erudit.org La proportion du budget allouée au Ministère de l’Agricul-ture est plus importante depuis l’arrivée au pouvoir de l’Union nationale (4,6 % en 1955-1956 comparé à 2,3 % pour l’Ontario).Blais, André, « La politique agricole du gouvernement québécois » 1952-1973. Recherches sociographiques-202 (1979) p. 179. Sur le site Érudit.

    L’aide financière au cultivateur permet, entre autres, la mise en place d’un programme d’assainissement du sol (drainage, travaux mécanisés), celui du crédit agricole pour l’établissement de fils de cultivateur et le remboursement des dettes ainsi que de l’octroi de différentes subventions pour la recherche et l’enseignement.Ibid. p. 182-186 

    Ces mesures de soutien contribuent à améliorer le rendement de la ferme et à favoriser son intégration graduelle au sein de l’économie de marché. Mais s’il veut assurer la rentabilité de son entreprise, l’agriculteur doit, d’une part, investir dans l’achat de machinerie moderne, de bâtiments, de semences et de fertilisants, d’autre part, s’il veut écouler ses produits, on l’oblige à se conformer aux besoins dictés par des intermédiaires de plus en plus puissants constitués de grossistes, d’acheteurs de chaînes d’alimentation, de préemballeurs et de transformateurs bien au fait des conditions du marché et devant lesquels il n’a pratiquement aucun pouvoir de négociation. Si les grandes exploitations maraîchères réussissent à tirer leur épingle du jeu, ce n’est pas le cas des moyens et des petits producteurs, qui se retrouvent souvent dans une situation financière difficile.Québec, Commission royale d’enquête sur l’agriculture au Québec. « L’évolution de l’agriculture et le développement économique du Québec »,1946 à 1976. Québec 1967.  p.113-119 

    Les jardiniers-maraîchers en grève !

    Juillet 1966 : grands titres des journaux suite à la menace du déclenchement de la grève des jardiniers-maraîchers de la région de Montréal.

    JUILLET 1966. Les 1200 membres de l’Association des jardiniers-maraîchers de la région de Montréal sont en colère : le lundi 1er août, ils déclencheront la grève ! Les journaux étalent à pleine page les grands titres qui font état de leurs revendications.

    Par la voix de son président, M. Roméo Sainte-Marie, l’association dénonce les pratiques des grossistes et des acheteurs de chaînes d’alimentation qui s’appro-visionnent aux États-Unis, en Ontario et dans les Maritimes au moment où la récolte des fruits et légumes du Québec est mise sur le marché local. Ces arriva-ges de l’extérieur, en pleine période de production québécoise, provoquent un engorgement du marché qui oblige les cultivateurs à vendre à perte. Des pratiques de «dumping », parfois encouragées par quelques gros acheteurs locaux, font tomber les prix, si bien que le jardinier n’a d’autres solutions que de ralentir sa production ou bien de laisser les légumes dans le champ, évitant ainsi de payer les coûts reliés à la cueillette et au transport à Montréal. Montréal-Matin, édition du jeudi 21 juillet 1966. Le Nouveau Samedi, édition du 30 juillet 1966. Le Petit Journal, édition semaine du 31 juillet 1966. 

    En 1967, la Commission royale d’enquête sur l’agriculture au Québec, connue sous le nom de Commission April, souligne, entre autres, les principaux problèmes de la mise en marché des fruits et légumes au Québec. Tout en plaidant pour le développement d’une agriculture concurrentielle, le rapport donne quelques exemples qui appuient les doléances de l’Association des jardiniers-maraîchers. 

    On y apprend que seulement 23 % des fruits et des légumes consommés dans l’agglomération de Montréal en 1966 proviennent du Québec. Et si on limite l’évaluation à des cultures possibles dans nos zones agricoles, alors dans ce cas, seulement 36 % de la consommation de l’agglomération vient du Québec. Québec, Rapport de la Commission d’enquête sur l’agriculture au Québec, 1967, op. cit. p.14

    « Cet état de choses nuit grandement à l’économie du Québec », affirme M. Sainte-Marie. « Non seulement les agriculteurs assument de lourdes pertes financières, mais aussi le consommateur doit payer plus cher ses fruits et légumes achetés à l’épicerie. »

    Demandes formulées par l’Association des jardiniers-maraîchers

    Comme solution à la concurrence extérieure et dans le but d’établir un meilleur équilibre entre producteurs et acheteurs, l’organisme de défense des maraîchers réclame du gouvernement la création d’une commission de contrôle de l’importation qui réunirait les représentants des principaux agents de mise en marché : producteurs, commerçants, grossistes et consommateurs. 

    L’Association des jardiniers-maraîchers plaide également pour « l’achat chez-nous » ainsi que pour l’identification des produits québécois sur les tablettes des épiceries. Dans le but d’atteindre cet objectif, M. Sainte-Marie suggère la mise sur pied d’un service d’information voué à la promotion des fruits et légumes du Québec auprès des détaillants et 
    des consommateurs.

    Ce thème récurrent de l’étiquetage sera repris en 2008 lors de la Commission sur l’avenir de l’agriculture et de l’agroalimentaire québécois. (Commission Pronovost) « En épicerie, les produits dont la provenance québécoise est clairement mentionnée sont l’exception plutôt que la règle. Pourtant, de larges consensus sont établis depuis de nombreuses années en faveur de l’étiquetage des produits québécois. » Québec, Commission sur l’avenir de l’agriculture et de l’agroalimentaire québécois. « Agriculture et agroalimentaire québécois (ressource électronique) : assurer et bâtir l’avenir : rapport. », 2008. p. 119

    Les maraîchers ont gain de cause. 

    Confrontés au mouvement de protestation des 1200 membres de l’Association des jardiniers-maraîchers, les grossistes et les détaillants concernés acceptent de collaborer. Une semaine de rencontres et de pourparlers a convaincu 75 % d’entre eux du bien-fondé des revendications des maraîchers, d’où la décision de suspendre la grève et d’effectuer plutôt une manifestation en bonne et due forme devant les établissements des grossistes et  des commerçants qui demeurent récalcitrants. 

    Dans l’édition du 1er août 1966, un journaliste du « Montréal Matin » s’étonne du dénouement rapide de la confrontation. « Si plusieurs conflits ouvriers trainent en longueur, dans notre province, d’autres se règlent à l’amiable avant qu’ils ne causent un tort irréparable à la population »  

    Dans la foulée de la Révolution tranquille, le monde agricole vit une transformation profonde qui se traduit par une montée du militantisme. Au cours des années 1960, les agriculteurs se sont mobilisés pour revendiquer un revenu décent et de meilleures conditions pour la vente de leurs produits. Soumis à l’impératif du marché, ils ont modernisé leurs exploitations et participé pleinement au renouveau économique et social du Québec. 

    C’est dans ce contexte que l’Association des jardiniers-maraîchers de la région de Montréal a voulu répondre aux nombreux défis posés par la présence d’une nouvelle industrie agroalimentaire et qu’elle a milité pour la promotion des intérêts de la classe horticole.

    Source : Le Petit journal, semaine du 31 juillet 1966. « Nos cultivateurs sont écrasés par la concurrence américaine. »
    Article signé Jacques Benoit.

     

    Méthodologie Les enjeux reliés à l’agriculture ont toujours suscité mon intérêt. Je suis née sur une ferme maraîchère située dans la Paroisse de La Prairie et devenue en 1958 la ville de Brossard. J’ai vécu les travaux et les jours d’une localité rurale qui allait bientôt disparaître sous la poussée de l’urbanisation. Je fus aussi témoin de l’implication de mon père, Roméo Sainte-Marie qui, en tant que secrétaire-trésorier de la Société d’agriculture du comté de La Prairie et président de l’Association des jardiniers-maraîchers de la région de Montréal, a mené le combat du militantisme agricole avec fierté et détermination. Dans ce texte, j’utiliserai en grande partie les données et les informations tirées de documents de l’Association des jardiniers-maraîchers de la région de Montréal, de mes archives personnelles, soit des découpures de presse et des photos, ainsi que du Rapport de la commission royale d’enquête sur l’agriculture au Québec publiée entre 1967 et 1969 (Commission April). Dès le milieu du 19e siècle, les agriculteurs québécois se sont regroupés pour défendre leurs intérêts. La mise sur pied de sociétés d’agriculture, de cercles agricoles et de syndicats des cultivateurs avait pour but la diffusion des meilleures pratiques agricoles, la protection ainsi que le développement de divers services pour faciliter la mise en marché des produits de la ferme. Mais c’est véritablement dans le premier quart du 20e siècle que sont créées deux organisations majeures du monde agricole, soit en 1922, la Coopérative fédérée du Québec (La Coop fédérée) et en 1924, l’Union catholique des cultivateurs (UCC) devenue en 1972, l’Union des producteurs agricoles. (UPA)   1947- Jour de marché à la Place Jacques-Cartier du Vieux-Montréal. Camions et chevaux sont stationnés pour la vente des fruits et légumes. À l’arrière-plan, on aperçoit l’hôtel de ville de Montréal et l’hôtel Nelson. BAnQ. E6, S7, SS1, D43049 D’autres regroupements d’agriculteurs occupent le terrain des « spécialités régionales ». Dans la région de Montréal, la fertilité des sols, le climat ainsi que la proximité d’un marché urbain favorisent la culture des fruits et des légumes. Au début du 20e siècle, on retrouve sur l’ile de Montréal de nombreuses paroisses rurales où l’agriculture est l’occupation principale des habitants. Plusieurs associations rassemblent les agriculteurs et mettent de l’avant des foires agricoles, des expositions ou des conférences.Létourneau, Firmin, Histoire de l’agriculture (Canada français). 1959 L’Association des jardiniers-maraîchers de la région de Montréal (AJMRM) À la Côte-des-Neiges, quelques producteurs spécialisés en culture maraî-chère et fruitière fondent, en 1909, l’Association des jardiniers-maraîchers du Québec qui deviendra, en avril 1945, l’Association des jardiniers-maraîchers de la région de Montréal. Son président fondateur, Adrien Moquin, est un cultivateur du comté de La Prairie. L’association regroupe les agriculteurs dont l’activité principale est la production de fruits et de légumes pour la vente à l’état frais (laitues, concombres, tomates, fraises...). Les denrées sont écoulées sur les marchés publics de Montréal, particulièrement au marché Bonsecours.  À l’époque de la mise sur pied de L’AJMRM (1945), la production maraîchère et fruitière se maintient dans les zones rurales de l’île de Montréal, en particulier dans les parties sud et ouest de l’île, et déborde sur l’Ile Jésus (Laval) ainsi que sur la rive sud, soit dans les comtés de La Prairie, Napierville et Châteauguay. Au cours des années 1960, l’urbanisation envahira une grande partie de ces régions obligeant la culture maraîchère à se déplacer vers les comtés de Châteauguay (Sainte-Clotilde), Napierville et Huntington (Sherrington) qui deviendront, en quelques années, le jardin horticole du Québec. Québec, Rapport de la commission royale d’enquête sur l’agriculture au Québec. La mise en marché des fruits et des légumes au Québec. Gouvernement du Québec, 1967.  p.7-17 Du marché Bonsecours au Marché central métropolitain 1961. Le « marché des cultivateurs » au Marché central métropolitain de Montréal. Depuis le milieu des années 1920, les agriculteurs de Montréal et des environs se rendent au vieux marché Bonsecours pour écouler leurs produits. Sur la Place Jacques-Cartier, épiciers, grossistes et marchands arrivent tôt le matin afin de se procurer les fruits et les légumes frais du jour. Mais déjà, au début des années 1940, les installations désuètes du marché Bonsecours, l’expansion urbaine ainsi que le besoin de répondre à la demande d’une population croissante incitent l’Association des jardiniers-maraîchers à réclamer la construction d’un nouveau marché. Afin d’accélérer la décision des autorités provinciales et municipales, la direction de l’AJMRM crée, en 1948, la compagnie du Marché central métropolitain inc. (MCM) qui donne droit à  la vente d’actions et à l’obtention de subventions gouvernementales.Association des jardiniers-maraîchers du Québec. 1945-1995. (cahier spécial) En 1953, le maire Camillien Houde cède à la compagnie un terrain de 107 acres situé à l’angle du boulevard de l’Acadie et du boulevard Crémazie. Une subvention provinciale de 2 millions ainsi que l’implication et le soutien financier de l’AJMRM contribuent à la construction du Marché central métropolitain, qui ouvre enfin ses portes au printemps 1960.Québec, Rapport de la commission royale d’enquête sur l’agriculture au Québec. op. cit.  p.35 Une corbeille de fruits et légumes du Québec pour le maire de Montréal Camillien Houde, de la part des membres de l’Association des jardiniers-maraîchers de la région de Montréal. 1953.   Printemps 1960. Banquet à l’occasion de l’ouverture du Marché central métropolitain de Montréal, section « marché des cultivateurs ». Le cardinal Léger est entouré de M. Adrien Moquin, président fondateur de l’Association des jardiniers-maraîchers de la région de Montréal ainsi que du ministre de l’Agriculture, M. Laurent Barré. Ce nouveau marché possède la section « marché des cultivateurs » qui est réservée exclusivement aux agriculteurs et commerçants pour la vente en gros des fruits et des légumes cultivés au Québec. Sur le même terrain, une centrale d’arrivage et de distribution très bien desservie par les lignes ferroviaires du Canadien Pacifique et du Canadien National, importe à pleins wagons des fruits et des légumes en provenance des États-Unis, de l’Ontario et des Maritimes. Grossistes, épiciers et acheteurs de chaînes d’alimentation s’y approvisionnent en produits d’importation et en fruits et légumes, ceux-ci étant déjà offerts au « marché des cultivateurs ». Cette situation a pour effet d’exercer une vive concurrence envers les produits locaux et de provoquer un ravalement des prix.Ibid. p. 35-36  AJMRM : une nouvelle direction qui met de l’avant le militantisme agricole À l’occasion de l’assemblée générale annuelle de l’Association des jardiniers-maraîchers de la région de Montréal tenue le 13 décembre 1965, l’épineuse question de l’importation des fruits et des légumes par rapport à la production locale est longuement débattue en présence de M.Bruno Landry, agronome et chef de l’horticulture au ministère de l’Agriculture du Québec ainsi que des représentants de l’inspection fédérale et provinciale. Le nouveau président élu, M. Roméo Sainte-Marie, également secrétaire-trésorier de la Société d’agriculture du comté de La Prairie depuis 1951, « se dit prêt à travailler pour le bien des jardiniers et à consacrer son temps à la mise en place d’un système d’organisation visant les producteurs. » Le Québec Horticole, Jan-Fév-1966. 1961. Les meilleures pommes de la « province. ». M. Roméo Sainte-Marie, alors vice-président de l’Association des jardiniers-maraîchers de la région de Montréal, et un pomiculteur du « marché des cultivateurs » au Marché central métropolitain de Montréal. Élu président de l’AJMRM en 1966, Monsieur Sainte-Marie va plaider la cause des jardiniers-maraîchers et promouvoir l’achat des fruits et légumes du Québec. Militant de la première heure, M. Sainte-Marie agissait comme vice-président de l’AJMRM depuis une dizaine d’années. Descendant d’une famille pionnière établie dans la seigneurie de La Prairie-de-la-Madeleine au tout début du 18e siècle, il avait repris les rênes de la ferme ancestrale située dans la Paroisse de La Prairie (Brossard). L’établissement d’une nouvelle ville en 1958 suivi de l’ouverture du pont Champlain en 1962 signera la fin de la vocation agricole du lieu. Également impliqué au niveau de la Compagnie du Marché central métropolitain (MCM), il fut présent lors de la mise sur pied de la compagnie et a siégé au conseil d’administration de 1948 à 1966. Le nouveau président était donc déterminé à défendre les intérêts des jardiniers-maraîchers et à mettre en place des mesures pour la promotion des fruits et des légumes du Québec. Juin 1950. Le jardinier-maraîcher André Lafitte et sa récolte d’épinards. Côte St-Michel. BAnQ. E6,S7,SS1, 50139   Été 1965. Couronnement de la « Reine des salades » pour la promotion des laitues du Québec. Évènement organisé conjointement par l’Association des grossistes en fruits et légumes du Québec et l’Association des jardiniers-maraîchers de la région de Montréal. De gauche à droite : M. Roméo Sainte-Marie, M. Paul Boudrias et M. Adrien Moquin, représentent l’Association des jardiniers de la région de Montréal. De l’agriculture traditionnelle à l’agroéconomie.    Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, l’agriculture au Québec vit une période de transition. La ferme traditionnelle, souvent orientée vers les besoins de la famille, est remise en question, d’autant plus qu’il est de plus en plus difficile d’en assurer la rentabilité. Entre 1946 et 1960, le revenu agricole atteint seulement 40 % du revenu des autres travailleurs. Cette situation provoque la disparition d’un grand nombre de fermes marginales en plus d’accélérer l’exode rural.Linteau-Durocher-Robert-Ricard. Histoire du Québec contemporain : le Québec depuis 1930, Québec, Boréal compact. 1989. p.24     Nombre de fermes au QuébecIbid- p. 259-268  et p. 491-500.       1941 - 154 669 fermes 1951 - 135 000 fermes 1961 - 95 777 fermes 1971 - 61 000 fermes 2016 - 28 919 fermes Source : Statistiques Canada La réduction de la main-d’œuvre oblige l’exploitation agricole à se mécaniser et à améliorer les méthodes de culture. En 1961, 63 % des fermes ont un tracteur en comparaison de 23 % en 1951.Ibid- p. 264.Au cours des années 1950, la politique agricole du gouvernement Duplessis est très attentive aux besoins des agricul-teurs. D’abord, il encourage l’électrifi-cation des campagnes : alors qu’en 1945, seulement 28 % des fermes du Québec bénéficient de l’électricité, le pourcentage passe à 97 % en 1961.Dorion, Marie-Josée. « L’électrification du monde rurale québécois ». Revue d’histoire de l’Amérique française, vol. 54, nO1, 2000. p.24. Sur le site Érudit.  www.erudit.org La proportion du budget allouée au Ministère de l’Agricul-ture est plus importante depuis l’arrivée au pouvoir de l’Union nationale (4,6 % en 1955-1956 comparé à 2,3 % pour l’Ontario).Blais, André, « La politique agricole du gouvernement québécois » 1952-1973. Recherches sociographiques-202 (1979) p. 179. Sur le site Érudit. L’aide financière au cultivateur permet, entre autres, la mise en place d’un programme d’assainissement du sol (drainage, travaux mécanisés), celui du crédit agricole pour l’établissement de fils de cultivateur et le remboursement des dettes ainsi que de l’octroi de différentes subventions pour la recherche et l’enseignement.Ibid. p. 182-186  Ces mesures de soutien contribuent à améliorer le rendement de la ferme et à favoriser son intégration graduelle au sein de l’économie de marché. Mais s’il veut assurer la rentabilité de son entreprise, l’agriculteur doit, d’une part, investir dans l’achat de machinerie moderne, de bâtiments, de semences et de fertilisants, d’autre part, s’il veut écouler ses produits, on l’oblige à se conformer aux besoins dictés par des intermédiaires de plus en plus puissants constitués de grossistes, d’acheteurs de chaînes d’alimentation, de préemballeurs et de transformateurs bien au fait des conditions du marché et devant lesquels il n’a pratiquement aucun pouvoir de négociation. Si les grandes exploitations maraîchères réussissent à tirer leur épingle du jeu, ce n’est pas le cas des moyens et des petits producteurs, qui se retrouvent souvent dans une situation financière difficile.Québec, Commission royale d’enquête sur l’agriculture au Québec. « L’évolution de l’agriculture et le développement économique du Québec »,1946 à 1976. Québec 1967.  p.113-119  Les jardiniers-maraîchers en grève ! Juillet 1966 : grands titres des journaux suite à la menace du déclenchement de la grève des jardiniers-maraîchers de la région de Montréal. JUILLET 1966. Les 1200 membres de l’Association des jardiniers-maraîchers de la région de Montréal sont en colère : le lundi 1er août, ils déclencheront la grève ! Les journaux étalent à pleine page les grands titres qui font état de leurs revendications. Par la voix de son président, M. Roméo Sainte-Marie, l’association dénonce les pratiques des grossistes et des acheteurs de chaînes d’alimentation qui s’appro-visionnent aux États-Unis, en Ontario et dans les Maritimes au moment où la récolte des fruits et légumes du Québec est mise sur le marché local. Ces arriva-ges de l’extérieur, en pleine période de production québécoise, provoquent un engorgement du marché qui oblige les cultivateurs à vendre à perte. Des pratiques de «dumping », parfois encouragées par quelques gros acheteurs locaux, font tomber les prix, si bien que le jardinier n’a d’autres solutions que de ralentir sa production ou bien de laisser les légumes dans le champ, évitant ainsi de payer les coûts reliés à la cueillette et au transport à Montréal. Montréal-Matin, édition du jeudi 21 juillet 1966. Le Nouveau Samedi, édition du 30 juillet 1966. Le Petit Journal, édition semaine du 31 juillet 1966.  En 1967, la Commission royale d’enquête sur l’agriculture au Québec, connue sous le nom de Commission April, souligne, entre autres, les principaux problèmes de la mise en marché des fruits et légumes au Québec. Tout en plaidant pour le développement d’une agriculture concurrentielle, le rapport donne quelques exemples qui appuient les doléances de l’Association des jardiniers-maraîchers.  On y apprend que seulement 23 % des fruits et des légumes consommés dans l’agglomération de Montréal en 1966 proviennent du Québec. Et si on limite l’évaluation à des cultures possibles dans nos zones agricoles, alors dans ce cas, seulement 36 % de la consommation de l’agglomération vient du Québec. Québec, Rapport de la Commission d’enquête sur l’agriculture au Québec, 1967, op. cit. p.14 « Cet état de choses nuit grandement à l’économie du Québec », affirme M. Sainte-Marie. « Non seulement les agriculteurs assument de lourdes pertes financières, mais aussi le consommateur doit payer plus cher ses fruits et légumes achetés à l’épicerie. » Demandes formulées par l’Association des jardiniers-maraîchers Comme solution à la concurrence extérieure et dans le but d’établir un meilleur équilibre entre producteurs et acheteurs, l’organisme de défense des maraîchers réclame du gouvernement la création d’une commission de contrôle de l’importation qui réunirait les représentants des principaux agents de mise en marché : producteurs, commerçants, grossistes et consommateurs.  L’Association des jardiniers-maraîchers plaide également pour « l’achat chez-nous » ainsi que pour l’identification des produits québécois sur les tablettes des épiceries. Dans le but d’atteindre cet objectif, M. Sainte-Marie suggère la mise sur pied d’un service d’information voué à la promotion des fruits et légumes du Québec auprès des détaillants et  des consommateurs. Ce thème récurrent de l’étiquetage sera repris en 2008 lors de la Commission sur l’avenir de l’agriculture et de l’agroalimentaire québécois. (Commission Pronovost) « En épicerie, les produits dont la provenance québécoise est clairement mentionnée sont l’exception plutôt que la règle. Pourtant, de larges consensus sont établis depuis de nombreuses années en faveur de l’étiquetage des produits québécois. » Québec, Commission sur l’avenir de l’agriculture et de l’agroalimentaire québécois. « Agriculture et agroalimentaire québécois (ressource électronique) : assurer et bâtir l’avenir : rapport. », 2008. p. 119 Les maraîchers ont gain de cause.  Confrontés au mouvement de protestation des 1200 membres de l’Association des jardiniers-maraîchers, les grossistes et les détaillants concernés acceptent de collaborer. Une semaine de rencontres et de pourparlers a convaincu 75 % d’entre eux du bien-fondé des revendications des maraîchers, d’où la décision de suspendre la grève et d’effectuer plutôt une manifestation en bonne et due forme devant les établissements des grossistes et  des commerçants qui demeurent récalcitrants.  Dans l’édition du 1er août 1966, un journaliste du « Montréal Matin » s’étonne du dénouement rapide de la confrontation. « Si plusieurs conflits ouvriers trainent en longueur, dans notre province, d’autres se règlent à l’amiable avant qu’ils ne causent un tort irréparable à la population »   Dans la foulée de la Révolution tranquille, le monde agricole vit une transformation profonde qui se traduit par une montée du militantisme. Au cours des années 1960, les agriculteurs se sont mobilisés pour revendiquer un revenu décent et de meilleures conditions pour la vente de leurs produits. Soumis à l’impératif du marché, ils ont modernisé leurs exploitations et participé pleinement au renouveau économique et social du Québec.  C’est dans ce contexte que l’Association des jardiniers-maraîchers de la région de Montréal a voulu répondre aux nombreux défis posés par la présence d’une nouvelle industrie agroalimentaire et qu’elle a milité pour la promotion des intérêts de la classe horticole. Source : Le Petit journal, semaine du 31 juillet 1966. « Nos cultivateurs sont écrasés par la concurrence américaine. » Article signé Jacques Benoit.  ...

    Il faut sauver la maison Brossard !

    Quand, en janvier 1998, Jean-Paul Brossard est chassé de sa vieille maison ancestrale du chemin des Prairies par la crise du verglas, il quitte à regret le seul endroit où il a vécu et où cinq générations de la famille Brossard se sont succédé depuis la construction de la maison à la fin du XVIIIe siècle. Alors âgé de 84 ans, resté seul après le décès de ses sœurs Yvonne et Annette, il se résigne à loger dans une résidence pour personnes âgées située à La Prairie.

    Académie St-Joseph, année scolaire 1928-1929. Assis, g. à d. Jean-Paul Brossard, Lionel Martin, Frère Hormidas Lebel, Frère François Le Moal, Fernand Leclerc et Roméo Ste-Marie.

    Malgré tout, il garde l’espoir de retourner vivre dans sa maison natale. Avec sa voiture, il vient chaque jour visiter les lieux et entreprendre quelques travaux d’entretien. Des obstacles majeurs s’opposent à son retour. À l’intérieur de la maison, les services sanitaires sont déficients. Il n’y a pas d’eau courante, et par conséquent, ni toilette ni salle de bain. Le système de chauffage se limite à une chaudière au charbon et à un poêle à bois tandis que l’éclairage électrique est rudimentaire.Maison Brossard et son annexe, Claude Sauvageau, architecte, le 20 mars 2007.   Le peu de confort moderne apporté à la maison Brossard a certes préservé son cachet d’authenticité et un mode de vie ancien. Cette époque étant révolue, il faut se résoudre à restaurer l’habitation et l’adapter au temps présent tout en respectant ses éléments architecturaux anciens.

    Fournier Gersovitz Moss et associés, architectes. Maison Brossard, relevé extérieur, élévation est. 07-12-2001.

    C’est dans ce but que Jean-Paul Brossard demande à son cousin, Robert Brossard, son mandataire et futur héritier de la maison paternelle, d’évaluer la possibilité d’entreprendre quelques travaux de rénovation. Conscient de l’ampleur de la tâche et désirant respecter le caractère unique du bâtiment, Robert Brossard fait appel à la firme d’architectes Fournier Gersovitz Moss et associés de Montréal, connue pour son expertise en conservation du patrimoine.Dossier Cour Supérieure No. 505-17-002294-058, Brossard c. Brossard (Succession de)

    « The house is a treasure »

    À l’été 1998, les démarches visant l’évaluation et la description de l’état de conservation de la maison s’amorcent et se poursuivent jusqu’en 2002. Au printemps 2001, l’architecte Julia Gersovitz effectue une visite de la maison ancestrale en présence du propriétaire, Jean-Paul Brossard, et de son cousin, Robert Brossard. Ayant participé au sauvetage de la maison Hurtubise à Westmount et de la maison Beaudry à Pointe-aux-Trembles, Julia Gersovitz est grandement impressionnée par les qualités architecturales du bâtiment et son état de conservation tout à fait remarquable.

    « It was a most remarkable experience, and of course demonstrated more graphically than any words why the house is a treasure, and why you wish to protect it, as your family has done the past 3 centuries »Lettre de Julia Gersovitz, architecte, à Robert Brossard, le 2 juillet 2001. Dossier Cour Supérieure précité.

    Un compte rendu des relevés extérieur et intérieur de la propriété accompagnés de plans et d’une liste des « interventions prioritaires requises pour maintenir l’intégrité de l’enveloppe et de la structure du bâtiment » sont acheminés à Robert Brossard en juillet 2002. Il fallait d’abord réparer la maçonnerie extérieure et intérieure, les parties hors toit des cheminées, la couverture ainsi que les portes et fenêtres.Fournier Gersovitz Moss architectes et associés, Maison Brossard, Brossard. Compte-rendu du relevé extérieur, 3 janvier 2002. Compte-rendu du relevé intérieur, 18 juillet 2002.

    Cette première étape d’une restauration renseigne sur les différentes caractéristiques de l’habitation. Construite dans le dernier quart du XVIIIe siècle, la maison Brossard représente, tout comme ses voisines du chemin des Prairies, la maison Banlier et la maison Sénécal, un modèle d’architecture rurale d’esprit français qui s’est adapté à son milieu. 

    « La maison française devient québécoise parce qu’elle remporte une victoire sur l’hiver en faisant un usage intelligent et nouveau des matériaux locaux, en améliorant les techniques de chauffage et aussi en modifiant différentes parties structurales de l’habitat pour mieux affronter les éléments. »Lessard, Michel. Marquis, Huguette. Encyclopédie de la maison québécoise : trois siècles d’habitation. Montréal, Les éditions de l’Homme, 1972. p.254.

    On apprend que la maçonnerie du bâtiment principal est composée de pierre des champs grossièrement équarries provenant du voisinage immédiat. Après 250 ans, les murs extérieurs d’une épaisseur moyenne de plus ou moins 30 pouces, ont conservé leur aplomb et « … portent la charpente de gros bois d’œuvre des planchers et du toit dont l’assemblage est à tenons, mortaises et chevilles. »  

    Maison Brossard : la charpente de bois

                                            

    Les ouvertures des deux âtres situées dans le salon et la cuisine sont maintenant fermées et recouvertes d’un panneau de bois. Au rez-de-chaussée, on note la présence d’armoires encastrées dans la muraille, alors qu’à l’étage, une échelle de meunier à limons français donne accès aux combles. Les fondations de la cuisine d’été ont tout probablement intégré une certaine quantité de pierre des champs provenant des ouvertures faites dans le bâtiment principal lors de la construction de l’annexe au courant du XIXe siècle.Fournier Gersovitz Moss architectes et associés, Maison Brossard. Compte-rendu précité.

    Les travaux pouvant débuter à l’automne 2002, la firme s’est déjà assuré de la disponibilité d’un maçon réputé pour son expertise dans la réfection de la pierre ainsi que d’un artisan spécialiste de la restauration des fenêtres anciennes.Fournier Gersovitz Moss architectes et associés. Maison Brossard, Brossard. Estimation préliminaire et honoraires, le 27 septembre 2002, p.3.

    Mais le décès de Jean-Paul Brossard au CHSLD de La Prairie le 13 avril 2002 et une poursuite judiciaire liée aux clauses testamentaires du défunt mettent un frein au projet de restauration et de réaména-gement de la maison Brossard. Au cours du procès, soit en mars 2007, la firme Claude Sauvageau, architecte, soumet en contre-expertise un rapport contenant des esquisses de réaménagement qui visent à rendre la maison habitable.Maison Brossard et son annexe, rapport de l’architecte Claude Sauvageau, le 20 mars 2007.
    Malgré le règlement du litige en 2011 et l’offre de services de professionnels de la restauration, aucun travail majeur de rénovation n’est entrepris. La maison bénéficie tout de même d’un chauffage d’appoint permettant d’éviter un endommagement par le gel. Un système d’alarme est en place, mais le responsable de la propriété a dû récemment placarder portes et fenêtres afin de contrer les intrusions.  

    Déjà en mars 2000, des citoyens s’inquiètent de l’état des lieux et adressent au ministère de la Culture et des Communications ainsi qu’à la ville de Brossard une requête visant à obtenir la sauvegarde de la plus vieille habitation de la ville. 

    L’intervention ayant eu peu d’effet, nous verrons plus loin le résultat de l’action citoyenne d’un nouveau comité mis en place en 2014.

    Localisation du site et de la maison

    La maison Brossard est située au 4240, chemin des Prairies à Brossard. Le lot actuel, de forme irrégulière, possède une superficie de 15 928,2 mètres carrés et porte, depuis la rénovation cadastrale, le numéro 4 223 089 de la circonscription foncière de La Prairie du cadastre du Québec. Sur le même emplacement se trouvent une laiterie en pierre, une grange, un garage construit au milieu des années 1930 ainsi qu’une bâtisse ayant servi de poulailler derrière laquelle il y a un appentis faisant office de latrines.

    Des projets résidentiels se sont récemment développés à l’arrière et du côté sud-est de la maison, bornée en front par le chemin des Prairies et d’un côté, à l’ouest, par la voie ferrée du CN. La vaste étendue du terrain et un couvert végétal constitué d’arbres centenaires et d’arbustes feuillus évitent une trop grande rupture avec le voisinage immédiat et mettent en valeur la maison et ses dépendances. L’habitat conserve ainsi un environnement qui rappelle l’ancienne vocation agricole du lieu. En plus de la laiterie, de la grange et du poulailler, cette habitation rurale traditionnelle comportait autrefois plusieurs bâtiments, la plupart situés à l’arrière de la maison. 

    1950 : des personnalités visitent la maison Brossard

    Pionnier du patrimoine, Gérard Morisset entreprend de 1937 à 1968 le grand projet d’inventaire du patrimoine artistique et architectural du Québec. Il fait le tour du Québec à la découverte des œuvres d’art anciennes et met en lumière les trésors de notre architecture. Ses relevés photographiques sont reconnus parmi les exemples les plus représentatifs de cet inventaire.BAnQ Trois-Rivières. Inventaire des œuvres d’art (IOA).- 1937-1970 cote : ZA235

    Gérard Morisset (1898-1970) pionnier du patrimoine au Québec.

    Au printemps 1950, Gérard Morisset se promène dans la région de La Prairie. Sur le chemin des Prairies, il s’arrête devant la maison Brossard et prend des clichés qui montrent le cadre ancien du site. Granges et remises se profilent à l’arrière-plan. Les contrevents attendent d’être fixés aux cadres des fenêtres alors que deux chemins d’accès traversent une pelouse ombragée. Le vieux carré de pierre se dresse au centre, en parfaite harmonie avec son environnement.BAnQ Québec. La Prairie, La Prairie. Maisons. Habitation au sud du boulevard Taschereau près du pont de la petite rivière de Montréal/ Gérard Morisset.- 1950.  Cote E6,S8,SS1,SSS874.

    Quelques mois plus tard, soit à l’été 1950, la photographe new-yorkaise Lida Moser parcourt le Québec en vue d’un reportage pour le magazine américain Vogue. 

    En compagnie de Paul Gouin, conseiller culturel du premier ministre Maurice Duplessis, de Luc Lacourcière, ethnologue et historien, ainsi que de l’abbé Félix-Antoine Savard, auteur de Menaud, maître-draveur, elle fixe sur la pellicule plus de 1500 photos sur une période de deux mois constituant ainsi un documentaire unique sur le Québec rural des années 1950. 

    Jean Palardy (1905-1991) photographié par Lida Moser dans sa résidence à La Prairie.
    Luc Lacourcière, Lida Moser et Paul Gouin à Percé
    à l’été 1950.

    À son retour à Montréal, elle est l’invitée de l’historien de l’art, ethnologue et réalisateur Jean Palardy, qui publiera en 1963 son volume de référence, Les meubles anciens du Canada français. À cette époque, selon l’index rédigé par Lida Moser, Jean Palardy et sa compagne Jori Smith habitent à La Prairie. Avec ses hôtes, elle visite Alexandre Brossard et son fils Jean-Paul, « des voisins de Jean Palardy et Jori Smith à La Prairie. ».Bouchard, Anne-Marie. 1950  Le Québec de la photojournaliste américaine Lida Moser, Musée des beaux-arts du Québec, Les Publications du Québec, 2015, p.114

    Moser produit alors une suite photographique sur la maison Brossard et ses occupants. Nous voyons Alexandre Brossard et son fils Jean-Paul posant fièrement devant leur maison, Jean Palardy et Alexandre Brossard assis dans la cuisine d’été, la laiterie de pierre derrière laquelle on aperçoit le verger. Les clichés se retrouvent maintenant aux Archives nationales du Québec dans le Fonds Lida Moser.BAnQ-Québec. Fonds Lida Moser 1946-1990, cote P728.

    Jean-Paul Brossard et son père Alexandre, des voisins et amis de Jean Palardy. Ils posent fièrement pour Lida Moser devant la maison ancestrale bâtie par l’ancêtre Louis. Été 1950.

    Grands personnages de l’histoire culturelle du Québec, Gérard Morisset, Jean Palardy et Lida Moser ont laissé un témoignage précieux sur l’aspect et l’aménagement du site et de la maison Brossard au début des années 1950. Bientôt, l’établissement d’une nouvelle ville en 1958 sonnera le glas de la vocation agricole du chemin des Prairies et le caractère historique et champêtre du lieu sera irrémédiablement transformé par le prolongement de l’autoroute 30 en 1996.

    Historique

    À l’origine, l’emplacement sur lequel est érigé la maison Brossard fait partie de la Seigneurie de La Prairie-de-la-Madeleine. Les premiers colons s’établissent d’abord sur les rives de la rivière St-Jacques où se trouvent des prairies naturelles plus faciles à exploiter. Ainsi, à la fin de l’année 1672, le terrier de la seigneurie fait mention de 14 contrats de concession concédés aux censitaires sur le front de la rive droite de la rivière Saint-Jacques. (rive bornant l’actuelle ville de Brossard)Lacroix, Yvon. Les origines de La Prairie, 1667-1697, Montréal, Bellarmin, 1981. P.174 On désignera le secteur du nom de côte des Prairies, inspiré tout probablement par la topographie.

    La maison Brossard au printemps 1950, photographiée par Gérard Morisset. Granges et remises se profilent à l’arrière-plan.

    Une donation des Bisaillon

    Le premier occupant du terrain sur lequel sera construite la maison Brossard est François Bisaillon, fils d’Étienne.

    Établi sur le terrier 13, en bordure de la rivière St-Jacques, il a « maison, grange étable et quinze arpents de terre labourable. »Aveu et dénombrement du Père Dablon pour la seigneurie de La Prairie-de-la-Madeleine, le 4  mars 1723, Fonds Biens des Jésuites, BAnQ-Q.

    En 1717, les seigneurs Jésuites ouvrent un deuxième rang à la colonisation et concèdent à François Bisaillon (1686-1749) une continuation de sa terre du premier rang, soit 2 arpents de front sur 20 arpents de profondeur « en bois debout », qu’il doit défricher et ensemencer.25 juin 1717, notaire Guillaume Barette. Concession d’une continuation de terre à François Bisaillon. BAnQ-M

    Ce prolongement du terrier 13 deviendra le futur site de la maison Brossard.

    Le chemin des Prairies s’amorce alors entre le premier et le deuxième rang, mais ce n’est qu’en 1754 que le sous-grand voyer, Paul Jourdain dit Labrosse, confirme la ligne du tracé dans un procès-verbal daté du 14 septembre 1754.Cité dans notaire Pierre Lalanne, 21 juin 1780. Procès verbal du chemin de l’Ange-Gardien-BAnQ-M acte no. 2112 et dans notaire Pierre Lalanne, 31 mai 1782. Procès verbal du chemin entre la première et deuxième concession du nord-est de la Rivière St-Jacques (des Prairies). Fonds Élisée Choquet, no 3.151, SHLM.

    François Bisaillon s’est marié à La Prairie le 23 novembre 1711 avec Marie-Anne Moquin, fille de Mathurin. Mais à l’aube de la soixantaine, « n’ayant aucun enfant issus de leur mariage pour les secourir dans leurs besoins », le couple va utiliser la donation entre vifs comme l’un des moyens pour assurer son bien-être et la transmission de ses biens. 

    Et c’est « … en reconnaissance des bons services peine et soin que les dits donataires ont apporté de leur propre personne depuis les années précédant…… » que le 17 avril 1743, devant le notaire Guillaume Barette, François Bisaillon et Marie-Anne Moquin vont céder à Claude Brossard et Marie Marguerite Bisaillon, nièce de François, le lopin de terre concédé par les seigneurs Jésuites en 1717.17 avril 1743, notaire Guillaume Barette. Donation d’une terre par François Bisaillon et Marianne Moquin. BAnQ-M

    L’acte de donation de 1743 pose donc les assises de la présence de la famille Brossard sur la terre qui sera transmise de père en fils jusqu’à l’aube du XXIe siècle. 

    La famille Brossard 

    Claude Brossard est le premier de la lignée à occuper le site où s’élève actuellement la maison Brossard. Né à Montréal le 8 avril 1711, il est le petit-fils d’Urbain Brossard, maître maçon de Montréal venu en Nouvelle-France avec la grande recrue de 1653. Sa présence dans la seigneurie de La Prairie est confirmée par un contrat de mariage passé à l’étude du notaire Guillaume Barette le 15 mai 1740. La future épouse de 22 ans, Marie Marguerite Bisaillon, est la fille de Claude Bisaillon et de Marguerite Marie Ste-Marie, de la paroisse de La Prairie. Le mariage est célébré le lendemain à l’église de La Prairie.Sur le prolongement de terre donné par François Bisaillon, Claude Brossard construira une maison de pieux sur pieux de 30 pieds de long sur 26 pieds de large pour loger sa famille.22 mai 1765, notaire Joseph Lalanne. Inventaire des biens de la communauté de Claude Brossard, veuf de Marie-Marguerite Bisaillon. BAnQ-M

    Marie Marguerite Bisaillon s’éteint le 18 février 1764 à l’âge de 45 ans et laisse neuf enfants survivants, dont Paul, qui est à l’origine de la lignée du maire fondateur de la ville de Brossard, Georges-Henri Brossard. Le cadet Louis deviendra l’héritier de la terre paternelle et le bâtisseur de la maison de pierre, l’actuelle maison Brossard.

    De la maison de pieux sur pieux à la maison de pierre

    Louis Brossard (1760-1829) et Marie Josephe Brosseau (1767-1803) se sont unis à l’église de La Prairie le 16 février 1784. Le même jour, Claude Brossard profite du mariage de son fils pour lui céder la terre donnée par François Bisaillon, maintenant composée d’une superficie de 2 arpents 1/2 sur 25 arpents de profondeur où est érigée la maison de pieux sur pieux ainsi que les bâtiments.16 février 1784, notaire Pierre Lalanne. Division de biens immobiliers situés à la deuxième concession du nord-est de la rivière St-Jacques. BAnQ-M.

    Cette terre sera désignée sous le numéro 18 dans le cadastre abrégé de la Seigneurie de Laprairie de la Madeleine et, à partir de 1867, elle portera le numéro 228 de la Paroisse de Laprairie de la Madeleine.

    À la suite du décès de Marie Josephe Brosseau, le 1er mars 1803, Louis Brossard obtient la tutelle de ses enfants et convoque le notaire Théophile Pinsonaut pour la rédaction de l’inventaire des biens qui ont été communs entre les époux. Le 4 avril 1804, à 9 heures du matin, le notaire se rend à la maison du dit Louis Brossard « agriculteur demeurant en la Paroisse Laprairie la Madeleine ». Avec l’aide des estimateurs, Pierre Lefebvre et Pierre Poupard, le notaire procède à l’évaluation des biens meubles et immeubles, des agrès d’agriculture, des bestiaux, des titres papier, de l’argent monnayé et des dettes.4 avril 1804, notaire Théophile Pinsonaut. Inventaire des biens qui ont été communs entre Louis Brossard et Marie Josette Brosseau, BAnQ-M.

    « Dans une maison en pierre située à la côte des Prairies appartenant au dit Louis Brossard s’est trouvé… »

    Lors de cet inventaire des biens fait par le notaire Pinsonaut, le poêle de fonte à deux étages d’Angleterre et un devant de poêle de pierre de taille sont prisés 234 livres. Le cheptel à lui seul est évalué à 2376 livres. En 1804, Louis Brossard a accumulé un patrimoine foncier important constitué de six terres à la côte des Prairies, deux terres à la côte voisine de l’Ange-Gardien et d’une terre à bois à la côte Sainte-Catherine.

    À la page 29 de l’inventaire, sous l’item impenses et améliorations, le notaire Pinsonaut donne une description précise de la maison et mentionne les dimensions, le nombre de cheminées, les divisions ainsi que la couleur des murs. Il spécifie surtout la date de construction : « faite durant la dite communauté », soit entre les années 1784 et 1803, ce qui représente la durée du mariage de Louis Brossard et de Marie Josephe Brosseau.

    Nous reproduisons le texte de l’inventaire, feuillet 29.

    Savoir :

    Primo, une maison en pierres de trente quatre pieds de longueur sur trente deux de largeur couverte en bardeaux avec deux cheminées, planchers haut et bas en madriers embouffetés, garnis de ses croisées et portes vitrées et ferrées divisée en quatre appartements par cloisons et portes peintes en bleu et jaune

    Faite durant la dite communauté, prisée quatre milles francs, sur laquelle somme il faut déduire celle de trois cent livres qu’a effectué la vente d’une maison en bois qu’il y avait sur la dite terre lors de la construction de celle en pierres sus dite, dont le prix a été employé à payer les frais de cette dernière.»4 avril 1804, notaire Théophile Pinsonaut précité.

    La date de construction de la maison Brossard se situe donc dans le dernier quart du XVIIIe siècle.

    Au cours de ces années, Marie Josephe Brosseau a donné naissance à treize enfants dont six seulement atteindront l’âge adulte. Étant devenu prospère, Louis Brossard érigera à l’aide des artisans du lieu une maison de pierre solide et spacieuse qu’il pourra transmettre à ses enfants.

    Bâti pour durer des siècles, le bâtiment témoigne désormais de l’histoire d’une famille pionnière qui a donné son nom à la municipalité de Brossard.

    Un statut patrimonial pour la maison Brossard

    Depuis 2014, un groupe de citoyens se mobilise afin d’inciter les différentes instances gouvernementales à se porter au secours de la maison Brossard. Au début janvier 2015, une demande de citation est acheminée à la Ville de Brossard. La Ville donne suite en commandant une étude patrimoniale auprès de la firme Bergeron Gagnon Inc. Entre-temps, soit en novembre 2015, une demande de classement est également transmise au ministère de la Culture et des Communications. Au printemps 2016, les intervenants du ministère demandent la permission au propriétaire actuel de visiter le site et l’intérieur de la maison Brossard. Ne s’opposant pas a priori à une éventuelle reconnaissance patrimoniale du lieu, le propriétaire 
    préfère remettre la rencontre. Il veut d’abord obtenir l’approbation d’un plan d’aménagement qui autorise le lotissement de la portion de terrain située à l’arrière de la maison ancestrale.

    Cette éventualité n’est pas sans susciter une réelle préoccupation puisque l’habitation serait amputée d’une partie de son environnement naturel en plus d’entraîner le déménagement ou la démolition de la laiterie de pierre.Ville de Brossard, Direction du génie. Projet terrain Brossard, des Prairies, numéro de plan 16Gr357, Feuille T3, 29-03-2016.

    Inoccupée depuis 1998, la survie de la maison Brossard n’est pas assurée. Il est donc urgent que la ville de Brossard et le ministère de la Culture et des Communications arrivent à une entente avec le propriétaire de la maison Brossard et qu’un plan d’action soit mis en place afin d’assurer la sauvegarde et la restauration de ce témoin exceptionnel de notre patrimoine architectural.

    Fenêtres placardées et maçonnerie rapiècée témoignent ici de l’urgence de restaurer un témoin exceptionnel de notre patrimoine architectural.

     

    La laiterie accompagne la maison Brossard

     

    La grange accompagne la maison Brossard

     

    Quand, en janvier 1998, Jean-Paul Brossard est chassé de sa vieille maison ancestrale du chemin des Prairies par la crise du verglas, il quitte à regret le seul endroit où il a vécu et où cinq générations de la famille Brossard se sont succédé depuis la construction de la maison à la fin du XVIIIe siècle. Alors âgé de 84 ans, resté seul après le décès de ses sœurs Yvonne et Annette, il se résigne à loger dans une résidence pour personnes âgées située à La Prairie. Académie St-Joseph, année scolaire 1928-1929. Assis, g. à d. Jean-Paul Brossard, Lionel Martin, Frère Hormidas Lebel, Frère François Le Moal, Fernand Leclerc et Roméo Ste-Marie. Malgré tout, il garde l’espoir de retourner vivre dans sa maison natale. Avec sa voiture, il vient chaque jour visiter les lieux et entreprendre quelques travaux d’entretien. Des obstacles majeurs s’opposent à son retour. À l’intérieur de la maison, les services sanitaires sont déficients. Il n’y a pas d’eau courante, et par conséquent, ni toilette ni salle de bain. Le système de chauffage se limite à une chaudière au charbon et à un poêle à bois tandis que l’éclairage électrique est rudimentaire.Maison Brossard et son annexe, Claude Sauvageau, architecte, le 20 mars 2007.   Le peu de confort moderne apporté à la maison Brossard a certes préservé son cachet d’authenticité et un mode de vie ancien. Cette époque étant révolue, il faut se résoudre à restaurer l’habitation et l’adapter au temps présent tout en respectant ses éléments architecturaux anciens. Fournier Gersovitz Moss et associés, architectes. Maison Brossard, relevé extérieur, élévation est. 07-12-2001. C’est dans ce but que Jean-Paul Brossard demande à son cousin, Robert Brossard, son mandataire et futur héritier de la maison paternelle, d’évaluer la possibilité d’entreprendre quelques travaux de rénovation. Conscient de l’ampleur de la tâche et désirant respecter le caractère unique du bâtiment, Robert Brossard fait appel à la firme d’architectes Fournier Gersovitz Moss et associés de Montréal, connue pour son expertise en conservation du patrimoine.Dossier Cour Supérieure No. 505-17-002294-058, Brossard c. Brossard (Succession de) « The house is a treasure » À l’été 1998, les démarches visant l’évaluation et la description de l’état de conservation de la maison s’amorcent et se poursuivent jusqu’en 2002. Au printemps 2001, l’architecte Julia Gersovitz effectue une visite de la maison ancestrale en présence du propriétaire, Jean-Paul Brossard, et de son cousin, Robert Brossard. Ayant participé au sauvetage de la maison Hurtubise à Westmount et de la maison Beaudry à Pointe-aux-Trembles, Julia Gersovitz est grandement impressionnée par les qualités architecturales du bâtiment et son état de conservation tout à fait remarquable. « It was a most remarkable experience, and of course demonstrated more graphically than any words why the house is a treasure, and why you wish to protect it, as your family has done the past 3 centuries »Lettre de Julia Gersovitz, architecte, à Robert Brossard, le 2 juillet 2001. Dossier Cour Supérieure précité. Un compte rendu des relevés extérieur et intérieur de la propriété accompagnés de plans et d’une liste des « interventions prioritaires requises pour maintenir l’intégrité de l’enveloppe et de la structure du bâtiment » sont acheminés à Robert Brossard en juillet 2002. Il fallait d’abord réparer la maçonnerie extérieure et intérieure, les parties hors toit des cheminées, la couverture ainsi que les portes et fenêtres.Fournier Gersovitz Moss architectes et associés, Maison Brossard, Brossard. Compte-rendu du relevé extérieur, 3 janvier 2002. Compte-rendu du relevé intérieur, 18 juillet 2002. Cette première étape d’une restauration renseigne sur les différentes caractéristiques de l’habitation. Construite dans le dernier quart du XVIIIe siècle, la maison Brossard représente, tout comme ses voisines du chemin des Prairies, la maison Banlier et la maison Sénécal, un modèle d’architecture rurale d’esprit français qui s’est adapté à son milieu.  « La maison française devient québécoise parce qu’elle remporte une victoire sur l’hiver en faisant un usage intelligent et nouveau des matériaux locaux, en améliorant les techniques de chauffage et aussi en modifiant différentes parties structurales de l’habitat pour mieux affronter les éléments. »Lessard, Michel. Marquis, Huguette. Encyclopédie de la maison québécoise : trois siècles d’habitation. Montréal, Les éditions de l’Homme, 1972. p.254. On apprend que la maçonnerie du bâtiment principal est composée de pierre des champs grossièrement équarries provenant du voisinage immédiat. Après 250 ans, les murs extérieurs d’une épaisseur moyenne de plus ou moins 30 pouces, ont conservé leur aplomb et « … portent la charpente de gros bois d’œuvre des planchers et du toit dont l’assemblage est à tenons, mortaises et chevilles. »   Maison Brossard : la charpente de bois                                          Les ouvertures des deux âtres situées dans le salon et la cuisine sont maintenant fermées et recouvertes d’un panneau de bois. Au rez-de-chaussée, on note la présence d’armoires encastrées dans la muraille, alors qu’à l’étage, une échelle de meunier à limons français donne accès aux combles. Les fondations de la cuisine d’été ont tout probablement intégré une certaine quantité de pierre des champs provenant des ouvertures faites dans le bâtiment principal lors de la construction de l’annexe au courant du XIXe siècle.Fournier Gersovitz Moss architectes et associés, Maison Brossard. Compte-rendu précité. Les travaux pouvant débuter à l’automne 2002, la firme s’est déjà assuré de la disponibilité d’un maçon réputé pour son expertise dans la réfection de la pierre ainsi que d’un artisan spécialiste de la restauration des fenêtres anciennes.Fournier Gersovitz Moss architectes et associés. Maison Brossard, Brossard. Estimation préliminaire et honoraires, le 27 septembre 2002, p.3. Mais le décès de Jean-Paul Brossard au CHSLD de La Prairie le 13 avril 2002 et une poursuite judiciaire liée aux clauses testamentaires du défunt mettent un frein au projet de restauration et de réaména-gement de la maison Brossard. Au cours du procès, soit en mars 2007, la firme Claude Sauvageau, architecte, soumet en contre-expertise un rapport contenant des esquisses de réaménagement qui visent à rendre la maison habitable.Maison Brossard et son annexe, rapport de l’architecte Claude Sauvageau, le 20 mars 2007. Malgré le règlement du litige en 2011 et l’offre de services de professionnels de la restauration, aucun travail majeur de rénovation n’est entrepris. La maison bénéficie tout de même d’un chauffage d’appoint permettant d’éviter un endommagement par le gel. Un système d’alarme est en place, mais le responsable de la propriété a dû récemment placarder portes et fenêtres afin de contrer les intrusions.   Déjà en mars 2000, des citoyens s’inquiètent de l’état des lieux et adressent au ministère de la Culture et des Communications ainsi qu’à la ville de Brossard une requête visant à obtenir la sauvegarde de la plus vieille habitation de la ville.  L’intervention ayant eu peu d’effet, nous verrons plus loin le résultat de l’action citoyenne d’un nouveau comité mis en place en 2014. Localisation du site et de la maison La maison Brossard est située au 4240, chemin des Prairies à Brossard. Le lot actuel, de forme irrégulière, possède une superficie de 15 928,2 mètres carrés et porte, depuis la rénovation cadastrale, le numéro 4 223 089 de la circonscription foncière de La Prairie du cadastre du Québec. Sur le même emplacement se trouvent une laiterie en pierre, une grange, un garage construit au milieu des années 1930 ainsi qu’une bâtisse ayant servi de poulailler derrière laquelle il y a un appentis faisant office de latrines. Des projets résidentiels se sont récemment développés à l’arrière et du côté sud-est de la maison, bornée en front par le chemin des Prairies et d’un côté, à l’ouest, par la voie ferrée du CN. La vaste étendue du terrain et un couvert végétal constitué d’arbres centenaires et d’arbustes feuillus évitent une trop grande rupture avec le voisinage immédiat et mettent en valeur la maison et ses dépendances. L’habitat conserve ainsi un environnement qui rappelle l’ancienne vocation agricole du lieu. En plus de la laiterie, de la grange et du poulailler, cette habitation rurale traditionnelle comportait autrefois plusieurs bâtiments, la plupart situés à l’arrière de la maison.  1950 : des personnalités visitent la maison Brossard Pionnier du patrimoine, Gérard Morisset entreprend de 1937 à 1968 le grand projet d’inventaire du patrimoine artistique et architectural du Québec. Il fait le tour du Québec à la découverte des œuvres d’art anciennes et met en lumière les trésors de notre architecture. Ses relevés photographiques sont reconnus parmi les exemples les plus représentatifs de cet inventaire.BAnQ Trois-Rivières. Inventaire des œuvres d’art (IOA).- 1937-1970 cote : ZA235 Gérard Morisset (1898-1970) pionnier du patrimoine au Québec. Au printemps 1950, Gérard Morisset se promène dans la région de La Prairie. Sur le chemin des Prairies, il s’arrête devant la maison Brossard et prend des clichés qui montrent le cadre ancien du site. Granges et remises se profilent à l’arrière-plan. Les contrevents attendent d’être fixés aux cadres des fenêtres alors que deux chemins d’accès traversent une pelouse ombragée. Le vieux carré de pierre se dresse au centre, en parfaite harmonie avec son environnement.BAnQ Québec. La Prairie, La Prairie. Maisons. Habitation au sud du boulevard Taschereau près du pont de la petite rivière de Montréal/ Gérard Morisset.- 1950.  Cote E6,S8,SS1,SSS874. Quelques mois plus tard, soit à l’été 1950, la photographe new-yorkaise Lida Moser parcourt le Québec en vue d’un reportage pour le magazine américain Vogue.  En compagnie de Paul Gouin, conseiller culturel du premier ministre Maurice Duplessis, de Luc Lacourcière, ethnologue et historien, ainsi que de l’abbé Félix-Antoine Savard, auteur de Menaud, maître-draveur, elle fixe sur la pellicule plus de 1500 photos sur une période de deux mois constituant ainsi un documentaire unique sur le Québec rural des années 1950.  Jean Palardy (1905-1991) photographié par Lida Moser dans sa résidence à La Prairie. Luc Lacourcière, Lida Moser et Paul Gouin à Percé à l’été 1950. À son retour à Montréal, elle est l’invitée de l’historien de l’art, ethnologue et réalisateur Jean Palardy, qui publiera en 1963 son volume de référence, Les meubles anciens du Canada français. À cette époque, selon l’index rédigé par Lida Moser, Jean Palardy et sa compagne Jori Smith habitent à La Prairie. Avec ses hôtes, elle visite Alexandre Brossard et son fils Jean-Paul, « des voisins de Jean Palardy et Jori Smith à La Prairie. ».Bouchard, Anne-Marie. 1950  Le Québec de la photojournaliste américaine Lida Moser, Musée des beaux-arts du Québec, Les Publications du Québec, 2015, p.114 Moser produit alors une suite photographique sur la maison Brossard et ses occupants. Nous voyons Alexandre Brossard et son fils Jean-Paul posant fièrement devant leur maison, Jean Palardy et Alexandre Brossard assis dans la cuisine d’été, la laiterie de pierre derrière laquelle on aperçoit le verger. Les clichés se retrouvent maintenant aux Archives nationales du Québec dans le Fonds Lida Moser.BAnQ-Québec. Fonds Lida Moser 1946-1990, cote P728. Jean-Paul Brossard et son père Alexandre, des voisins et amis de Jean Palardy. Ils posent fièrement pour Lida Moser devant la maison ancestrale bâtie par l’ancêtre Louis. Été 1950. Grands personnages de l’histoire culturelle du Québec, Gérard Morisset, Jean Palardy et Lida Moser ont laissé un témoignage précieux sur l’aspect et l’aménagement du site et de la maison Brossard au début des années 1950. Bientôt, l’établissement d’une nouvelle ville en 1958 sonnera le glas de la vocation agricole du chemin des Prairies et le caractère historique et champêtre du lieu sera irrémédiablement transformé par le prolongement de l’autoroute 30 en 1996. Historique À l’origine, l’emplacement sur lequel est érigé la maison Brossard fait partie de la Seigneurie de La Prairie-de-la-Madeleine. Les premiers colons s’établissent d’abord sur les rives de la rivière St-Jacques où se trouvent des prairies naturelles plus faciles à exploiter. Ainsi, à la fin de l’année 1672, le terrier de la seigneurie fait mention de 14 contrats de concession concédés aux censitaires sur le front de la rive droite de la rivière Saint-Jacques. (rive bornant l’actuelle ville de Brossard)Lacroix, Yvon. Les origines de La Prairie, 1667-1697, Montréal, Bellarmin, 1981. P.174 On désignera le secteur du nom de côte des Prairies, inspiré tout probablement par la topographie. La maison Brossard au printemps 1950, photographiée par Gérard Morisset. Granges et remises se profilent à l’arrière-plan. Une donation des Bisaillon Le premier occupant du terrain sur lequel sera construite la maison Brossard est François Bisaillon, fils d’Étienne. Établi sur le terrier 13, en bordure de la rivière St-Jacques, il a « maison, grange étable et quinze arpents de terre labourable. »Aveu et dénombrement du Père Dablon pour la seigneurie de La Prairie-de-la-Madeleine, le 4  mars 1723, Fonds Biens des Jésuites, BAnQ-Q. En 1717, les seigneurs Jésuites ouvrent un deuxième rang à la colonisation et concèdent à François Bisaillon (1686-1749) une continuation de sa terre du premier rang, soit 2 arpents de front sur 20 arpents de profondeur « en bois debout », qu’il doit défricher et ensemencer.25 juin 1717, notaire Guillaume Barette. Concession d’une continuation de terre à François Bisaillon. BAnQ-M Ce prolongement du terrier 13 deviendra le futur site de la maison Brossard. Le chemin des Prairies s’amorce alors entre le premier et le deuxième rang, mais ce n’est qu’en 1754 que le sous-grand voyer, Paul Jourdain dit Labrosse, confirme la ligne du tracé dans un procès-verbal daté du 14 septembre 1754.Cité dans notaire Pierre Lalanne, 21 juin 1780. Procès verbal du chemin de l’Ange-Gardien-BAnQ-M acte no. 2112 et dans notaire Pierre Lalanne, 31 mai 1782. Procès verbal du chemin entre la première et deuxième concession du nord-est de la Rivière St-Jacques (des Prairies). Fonds Élisée Choquet, no 3.151, SHLM. François Bisaillon s’est marié à La Prairie le 23 novembre 1711 avec Marie-Anne Moquin, fille de Mathurin. Mais à l’aube de la soixantaine, « n’ayant aucun enfant issus de leur mariage pour les secourir dans leurs besoins », le couple va utiliser la donation entre vifs comme l’un des moyens pour assurer son bien-être et la transmission de ses biens.  Et c’est « … en reconnaissance des bons services peine et soin que les dits donataires ont apporté de leur propre personne depuis les années précédant…… » que le 17 avril 1743, devant le notaire Guillaume Barette, François Bisaillon et Marie-Anne Moquin vont céder à Claude Brossard et Marie Marguerite Bisaillon, nièce de François, le lopin de terre concédé par les seigneurs Jésuites en 1717.17 avril 1743, notaire Guillaume Barette. Donation d’une terre par François Bisaillon et Marianne Moquin. BAnQ-M L’acte de donation de 1743 pose donc les assises de la présence de la famille Brossard sur la terre qui sera transmise de père en fils jusqu’à l’aube du XXIe siècle.  La famille Brossard  Claude Brossard est le premier de la lignée à occuper le site où s’élève actuellement la maison Brossard. Né à Montréal le 8 avril 1711, il est le petit-fils d’Urbain Brossard, maître maçon de Montréal venu en Nouvelle-France avec la grande recrue de 1653. Sa présence dans la seigneurie de La Prairie est confirmée par un contrat de mariage passé à l’étude du notaire Guillaume Barette le 15 mai 1740. La future épouse de 22 ans, Marie Marguerite Bisaillon, est la fille de Claude Bisaillon et de Marguerite Marie Ste-Marie, de la paroisse de La Prairie. Le mariage est célébré le lendemain à l’église de La Prairie.Sur le prolongement de terre donné par François Bisaillon, Claude Brossard construira une maison de pieux sur pieux de 30 pieds de long sur 26 pieds de large pour loger sa famille.22 mai 1765, notaire Joseph Lalanne. Inventaire des biens de la communauté de Claude Brossard, veuf de Marie-Marguerite Bisaillon. BAnQ-M Marie Marguerite Bisaillon s’éteint le 18 février 1764 à l’âge de 45 ans et laisse neuf enfants survivants, dont Paul, qui est à l’origine de la lignée du maire fondateur de la ville de Brossard, Georges-Henri Brossard. Le cadet Louis deviendra l’héritier de la terre paternelle et le bâtisseur de la maison de pierre, l’actuelle maison Brossard. De la maison de pieux sur pieux à la maison de pierre Louis Brossard (1760-1829) et Marie Josephe Brosseau (1767-1803) se sont unis à l’église de La Prairie le 16 février 1784. Le même jour, Claude Brossard profite du mariage de son fils pour lui céder la terre donnée par François Bisaillon, maintenant composée d’une superficie de 2 arpents 1/2 sur 25 arpents de profondeur où est érigée la maison de pieux sur pieux ainsi que les bâtiments.16 février 1784, notaire Pierre Lalanne. Division de biens immobiliers situés à la deuxième concession du nord-est de la rivière St-Jacques. BAnQ-M. Cette terre sera désignée sous le numéro 18 dans le cadastre abrégé de la Seigneurie de Laprairie de la Madeleine et, à partir de 1867, elle portera le numéro 228 de la Paroisse de Laprairie de la Madeleine. À la suite du décès de Marie Josephe Brosseau, le 1er mars 1803, Louis Brossard obtient la tutelle de ses enfants et convoque le notaire Théophile Pinsonaut pour la rédaction de l’inventaire des biens qui ont été communs entre les époux. Le 4 avril 1804, à 9 heures du matin, le notaire se rend à la maison du dit Louis Brossard « agriculteur demeurant en la Paroisse Laprairie la Madeleine ». Avec l’aide des estimateurs, Pierre Lefebvre et Pierre Poupard, le notaire procède à l’évaluation des biens meubles et immeubles, des agrès d’agriculture, des bestiaux, des titres papier, de l’argent monnayé et des dettes.4 avril 1804, notaire Théophile Pinsonaut. Inventaire des biens qui ont été communs entre Louis Brossard et Marie Josette Brosseau, BAnQ-M. « Dans une maison en pierre située à la côte des Prairies appartenant au dit Louis Brossard s’est trouvé… » Lors de cet inventaire des biens fait par le notaire Pinsonaut, le poêle de fonte à deux étages d’Angleterre et un devant de poêle de pierre de taille sont prisés 234 livres. Le cheptel à lui seul est évalué à 2376 livres. En 1804, Louis Brossard a accumulé un patrimoine foncier important constitué de six terres à la côte des Prairies, deux terres à la côte voisine de l’Ange-Gardien et d’une terre à bois à la côte Sainte-Catherine. À la page 29 de l’inventaire, sous l’item impenses et améliorations, le notaire Pinsonaut donne une description précise de la maison et mentionne les dimensions, le nombre de cheminées, les divisions ainsi que la couleur des murs. Il spécifie surtout la date de construction : « faite durant la dite communauté », soit entre les années 1784 et 1803, ce qui représente la durée du mariage de Louis Brossard et de Marie Josephe Brosseau. Nous reproduisons le texte de l’inventaire, feuillet 29. Savoir : Primo, une maison en pierres de trente quatre pieds de longueur sur trente deux de largeur couverte en bardeaux avec deux cheminées, planchers haut et bas en madriers embouffetés, garnis de ses croisées et portes vitrées et ferrées divisée en quatre appartements par cloisons et portes peintes en bleu et jaune Faite durant la dite communauté, prisée quatre milles francs, sur laquelle somme il faut déduire celle de trois cent livres qu’a effectué la vente d’une maison en bois qu’il y avait sur la dite terre lors de la construction de celle en pierres sus dite, dont le prix a été employé à payer les frais de cette dernière.»4 avril 1804, notaire Théophile Pinsonaut précité. La date de construction de la maison Brossard se situe donc dans le dernier quart du XVIIIe siècle. Au cours de ces années, Marie Josephe Brosseau a donné naissance à treize enfants dont six seulement atteindront l’âge adulte. Étant devenu prospère, Louis Brossard érigera à l’aide des artisans du lieu une maison de pierre solide et spacieuse qu’il pourra transmettre à ses enfants. Bâti pour durer des siècles, le bâtiment témoigne désormais de l’histoire d’une famille pionnière qui a donné son nom à la municipalité de Brossard. Un statut patrimonial pour la maison Brossard Depuis 2014, un groupe de citoyens se mobilise afin d’inciter les différentes instances gouvernementales à se porter au secours de la maison Brossard. Au début janvier 2015, une demande de citation est acheminée à la Ville de Brossard. La Ville donne suite en commandant une étude patrimoniale auprès de la firme Bergeron Gagnon Inc. Entre-temps, soit en novembre 2015, une demande de classement est également transmise au ministère de la Culture et des Communications. Au printemps 2016, les intervenants du ministère demandent la permission au propriétaire actuel de visiter le site et l’intérieur de la maison Brossard. Ne s’opposant pas a priori à une éventuelle reconnaissance patrimoniale du lieu, le propriétaire  préfère remettre la rencontre. Il veut d’abord obtenir l’approbation d’un plan d’aménagement qui autorise le lotissement de la portion de terrain située à l’arrière de la maison ancestrale. Cette éventualité n’est pas sans susciter une réelle préoccupation puisque l’habitation serait amputée d’une partie de son environnement naturel en plus d’entraîner le déménagement ou la démolition de la laiterie de pierre.Ville de Brossard, Direction du génie. Projet terrain Brossard, des Prairies, numéro de plan 16Gr357, Feuille T3, 29-03-2016. Inoccupée depuis 1998, la survie de la maison Brossard n’est pas assurée. Il est donc urgent que la ville de Brossard et le ministère de la Culture et des Communications arrivent à une entente avec le propriétaire de la maison Brossard et qu’un plan d’action soit mis en place afin d’assurer la sauvegarde et la restauration de ce témoin exceptionnel de notre patrimoine architectural. Fenêtres placardées et maçonnerie rapiècée témoignent ici de l’urgence de restaurer un témoin exceptionnel de notre patrimoine architectural.   La laiterie accompagne la maison Brossard   La grange accompagne la maison Brossard  ...