Beaucoup d’Amérindiens entretenaient des légendes sur l’origine du sirop d’érable, dont la suivante qui se perd dans la nuit des temps et que nous empruntons, en substance, à Blodwen Davies, dans Québec : Portrait of a Province. Il y a bien longtemps de cela, Noromis, la Mère de la Terre, désirant gâter ses enfants, imagina une friandise délectable : le sirop d’érable. Elle entailla des érables et, merveille! Dès qu’elle mit des godets au-dessous des incisions, jaillit un épais et délicieux sirop, prêt pour la dégustation, qu’elle s’empressa d’offrir à ses chérubins…

            Son petit-fils, Manabush, malicieusement contestataire, accepta mal la création de sa grand-mère. Or, un jour, alors qu’elle s’affairait à remplir des godets d’écorce de bouleau des érables entaillés, il s’amena vers elle et lui dit : “Grand-mère, il n’est pas bon que le sirop vienne si facilement. C’est encourager la paresse. Le sirop doit être le fruit de l’effort, du travail. C’est pourquoi les hommes et les femmes doivent couper les arbres pour faire les feux et produire le sirop.”

            Nokomis ne l’entendait pas ainsi. Elle était d’avis que ses chers enfants méritaient le sirop d’érable au naturel, sans passer par la production astreignante. Manabush, lui, tint mordicus à son idée… Il grimpa au faîte des érables et versa de l’eau dans les troncs pour diluer le sirop et en faire de la sève. Son opération ayant réussi, il s’écria en algonquien “sinzioikwar” pour désigner l’eau sucrée. Puis, toute la tribu se mit à l’œuvre pour reproduire le sirop qui ne fut pas moins savoureux…

            Beaucoup plus tard, c’est une femme qui fut l’initiatrice de la production, cette fois-ci, du sucre d’érable : Agathe de Saint-Père, épouse de Pierre Legardeur de Repentigny. Cette famille possédait une propriété à Montréal et un manoir près de l’Assomption.

            Or, peu après une nouvelle déclaration de guerre entre la France et l’Angleterre, en 1702, des navires anglais recommencèrent à bloquer les communications entre la France et la Nouvelle-France. Beaucoup de vivres vinrent à manquer, dont le sucre. Femme intelligente, réaliste et dynamique, Agathe de Saint-Père demanda à ses amis amérindiens de l’initier à la fabrication du sucre d’érable. Elle passa tout l’hiver à se préparer avec ses voisins français et indiens. Le printemps venu, on se mit avec ardeur à la taille des érables et à la production du sucre. L’opération réussit pleinement. Quelques années plus tard, Agathe de Saint-Père rapportait au roi de France qu’on produisait annuellement, dans la colonie montréalaise, 30,000 livres de sucre d’érable.

Aujourd’hui, les produits de l’érable atteignent 25 millions de kilogrammes par année, dont environ les deux tiers proviennent du Québec.
 

Tiré de “L’indien généreux” par Louise Côté, Louis Tardinel et Denis Vaugeois, pp. 123-124.