Talons de bois Laprairie

Talons de bois Laprairie

Voisine de l’actuel casse-croûte Chez Monique près de la rue de la Levée sur le boulevard Taschereau, l’usine Talons de bois Laprairie a été opérationnelle durant quatre décennies, du milieu des années quarante jusqu’à ce qu’elle disparaisse dans un incendie vers 1985.

L’usine Talons de bois Laprairie et ses environs Une voie ferrée (1) passait autrefois au milieu de la rue de la Levée. Le studio de photographie Roland Rouillier (2). L’épicerie d’Ernestine Rouillier (3). L’usine Talons de bois Laprairie (4). La maison de Paul Leclerc (5), propriétaire du restaurant « Chez Monique ». La « cabane à ripe »(6).

Établie un peu avant 1949, en pleine grande noirceur duplessiste, ayant connu son expansion et son apogée durant la Révolution tranquille et son déclin avec les chambardements sociopolitiques apparus au cours des années 1970-1980 (mondialisation, conscience écologiste, nationalisme, société des loisirs, consumérisme, etc.), Talons de bois Laprairie aura été tout à fait à l’image de la société dans laquelle elle se sera développée : tiraillée entre le traditionalisme qui la tirait par en arrière et le modernisme qui la poussait par en avant.

Comme son nom l’indique, cette entreprise fabriquait des talons de souliers en bois. Sa production était destinée aux manufacturiers de souliers du Québec, de l’Ontario et même, pour quelques-uns, de la Nouvelle-Angleterre. Connue d’abord sous le nom de Laprairie Wood Heel Inc., elle a permis à des centaines d’ouvriers de La Prairie et des villes avoisinantes de gagner honorablement leur vie. Fidèle au modèle commercial canadien-français, l’employeur privilégiait l’embauche d’employés recommandés par des personnes travaillant déjà pour lui. C’est ainsi que l’on pouvait voir le père, la mère, leurs fils et leurs filles, de même qu’une flopée de brus et de gendres grignoter ensemble un May West et boire un Coke à la pause. Lesquels May West et Coke avaient été achetés à l’Épicerie Rouillier, tenue par Ernestine, veuve de Philippe Rouillier le fondateur de Talons de bois. Quand on dit tricoté serré…

La « cabane à ripe » Un système d’aspiration (1) amenait les copeaux de bois et le bran de scie dans la « cabane à ripe » (2), où s’approvisionnaient les cultivateurs de la région. La lessive (3) était souvent couverte de sciure de bois.

Jusqu’à la fin des années soixante, l’écologie n’était pas une préoccupation. Les termes développement durable et ressources non renouvelables ne faisaient pas partie du vocabulaire courant. Chez Talons de bois Laprairie, on achetait de longues planches de bois que l’on sciait, planait et découpait en petits blocs. Ceux-ci, tournés, sablés, recouverts de tissu ou vernis, étaient expédiés aux clients dans des boîtes de carton. On chauffait la bâtisse avec les retailles. Les abondants résidus de bran de scie ou de copeaux (la ripe, comme on disait alors), étaient donnés aux cultivateurs de la région qui s’en servaient de litière ou de paillis. La lessive accrochée aux cordes à linge du voisinage était souvent recouverte de sciure ou de suie. Les ménagères ne s’en plaignaient qu’à voix basse, leurs maris le soupçonnaient à peine. La vie autour de l’usine était faite comme ça. On n’était pas pour se mettre à chialer contre ce qui ajoutait du beurre au pain !

Une à une, les usines de souliers ont fermé leurs portes, poussant au chômage une main-d’oeuvre souvent peu spécialisée. Le même phénomène s’est produit avec les usines de textile. La mondialisation (certains diront la « walmartisation ») commençait ses ravages dans les secteurs manufacturiers plus fragiles. Pourquoi payer cinquante dollars une paire de souliers qu’on pouvait se procurer pour quinze, même en sachant qu’elle provient d’un atelier de misère situé à l’autre bout du monde ? Quand les flammes ont ravagé l’usine, on ne l’a pas reconstruite. L’élément destructeur venait de raser un modèle qui, de toute manière, était devenu obsolète.

Les photos sont de Roland Rouillier, sauf mention contraire.