Revenants

Revenants

(Écrit spécialement pour la “Presse” le 17 Septembre 1927 par Emmanuel Desrosiers de Laprairie).

 

Je ne voudrais pas rééditer l’histoire classique des revenants, avec son décor funèbre et ses terreurs sans nom; je parlerai d’une aventure vécue il y a quelque quinze ans.

Ma famille avait acheté une énorme maison de pierre, située sur une côte assez escarpée. Pour y parvenir, il fallait, gravir des massifs d’arbustes très touffus, poser les pieds sur des marches taillées dans le roc rouge, s’agripper à une rampe irrégulière et délabrée. Dès lors qu’essoufflé on parvenait à la terrasse où pesait lourdement l’énorme masse de pierre, l’œil embrassait très loin le pays d’alentour. Tout près coulait une rivière tortueuse et pleine de rapides; là-bas, un petit bois faisait tache dans le paysage clair et semblait être le repaire de quelque sorcier ou revenant. La maison, ancien manoir, était inhabitée depuis des années. Les caves étaient immenses et partout dans les fondations, on distinguait des portes murées; dans une des pièces du soutassement, un puits béait, et on distinguait à fleur d’eau un trou ouvert sur je ne sais quel abîme; partout d’obscurs réduits, des escaliers de pierre, très larges, fuyaient vers les étages supérieurs et d’autres plus petits se perdaient sous les combles. Ma famille n’habitait qu’une partie de cette maison. Il y avait là d’immenses pièces percées de larges fenêtres où pénétrait abondamment le soleil du matin. Nous n’avions pas apporté de meubles ou à peu près pas. D’ailleurs nous n’y passions que l’été, et malgré l’abandon prolongé du manoir, celui-ci contenait encore force couchettes de vieux chêne, bahuts de cèdre, fauteuils aux étoffes fanées, massives tables et même, piano antique, couleur vieil ivoire.

Le premier été, il fut convenu que j’irais préparer l’entrée de la famille. Personne n’avait encore visité le domaine qui avait été acheté, l’hiver précédent.

La première journée fut employée à nettoyer les pièces que nous devions habiter par la suite. Le soir venu, il fallait songer au repos. J’avais congédié une couple de petits bonhommes qui m’avaient aidé tout le jour et je goûtais la solitude délicieusement. J’avais mis du bois dans l’âtre et bientôt la flamme joyeuse montait et tournoyait dans la cheminée aux pierres disjointes et comme le soleil se couchait, des ombres passaient sur les murs et s’évanouissaient aussitôt.

Bientôt la nuit envahit le manoir. Le rougeoiement de l’âtre empourprait par moment les murailles enténébrées pendant que le bois craquait et se fendillait dans le brasier. J’avais fermé les lourds volets des fenêtres et verrouillé la porte de la pièce où j’étais. J’avoue que je n’aimais pas ce lourd silence que seul le crépitement de la braise rompait. Les heures passèrent, les tisons s’éteignirent et la formidable nuit pénétra opaque et pleine de rêves dans la vieille maison de pierre. D’abord je m’étais assoupi dans un large fauteuil rembourré et bientôt une invincible torpeur m’avait engourdi, anéanti presque.

Tout à coup, – il me semble ressentir encore un frisson qui glace – d’épouvantables cris troublent l’écho du vieux manoir; longtemps ils se succèdent sans interruptions; ils montent au paroxysme, deviennent saccadés, haletants, diminuent et semblent se perdre dans les profondeurs des caves; maintenant des plaintes déchirent l’air : il semble que ce sont des enfants qu’on égorge; ces plaintes ont tellement d’expression qu’il est impossible de définir la lancinante douleur qu’elles veulent exprimer; et puis on frappe dans les murs, on heurte les boiseries, on semble traîner de lourds colis; soudain on dirait qu’un corps-à-corps terrible s’engage dans les ténèbres et puis tout s’arrête comme si quelqu’un avait donné un commandement.

La terreur m’envahit. Nul doute que des choses extraordinaires se passaient dans le soubassement. Je ne rêvais pourtant pas, j’avais bien entendu d’atroces cris retentir dans les pièces du bas, des pas heurter les escaliers, des gémissements s’étouffer et se perdre dans les profondeurs de la maison.

Cela se passait en 1912, en plein siècle de lumière, à l’heure où de tous les coins du globe les mystères les plus insolubles étaient éclaircis; je ne croyais pas aux revenants; je sortais du collège et je me piquais d’une certaine indépendance de pensée et de beaucoup de scepticisme. Selon moi, tout pouvait s’expliquer et se comprendre.

Malgré cela, je restais figé dans le grand fauteuil vétuste, mes yeux ouverts n’entrevoyaient rien : la nuit s’écrasait dans la vaste pièce et il me semblait que bientôt le Mané, Thécel, Pharès de Anciens s’écrirait en lettre fulgurantes sur la muraille. Imaginez-vous endormi, seul en un lieu désert, et que soudain des plaintes de trépassés vous réveillent en sursaut; le tableau est certes lugubre et incroyable et imaginé, selon vous, par quelque romancier extravagant. Non, de terribles aventures sont encore réservées aux humaines et le sceptique croira quand il aura vécu des heures d’angoisse comme celles qui j’ai vécues par cette nuit d’épouvante.

Le silence s’était fait et bientôt le matin chassait les ombres mouvantes qui peuplaient le manoir; avec le soleil la peur s’atténuait,  mais cependant le frisson ne m’abandonnait pas. J’ouvris les fenêtres. Le roc de la pente était rouge comme si du sang  y avait coulé; çà et là des touffes d’arbustes s’accrochaient au flanc de la butte, comme prises elles aussi d’une invincible peur; là-bas, dans l’aube claire, la fumée montait des cheminées, elle semblait vouloir fuir très vite vers le grand ciel bleu.

Je descendis vers la plaine sans regarder derrière moi et j’arrivai à la gare une heure avant le passage du train. Je devais avoir l’air hagard, car les gens rencontrés me regardaient drôlement.

J’avais décidé de retourner à la ville et de ne jamais revenir au vieux manoir. Le train arriva, je dis adieu à l’endroit et bientôt le roulement du wagon m’endormit. Le voyage me sembla court et vers midi j’étais au milieu de ma famille fort surprise de mon retour si subit. Je racontai les évènements qui s’étaient passés, je narrai ma terrible aventure sans pouvoir me défendre d’un invincible effroi. Mon père, très sceptique, hocha les épaules et me dit : “Tu as eu le cauchemar, petit, ne répète pas cela, on en rirait.” Je voulus protester, il m’arrêta : “Voyons, dit-il, on n’est plus au temps des sorciers, que diable!” Je n’avais pourtant pas rêvé et je gardais en mon âme le souvenir l’inoubliable nuit.

Malgré ma promesse de ne plus revoir le vieux manoir, il me fallut deux semaines plus tard, suivre ma famille à la campagne. La journée du départ avait été très chaude. Tout le jour de petits nuages noirs s’étaient promenés à travers l’espace; vers le soir, sans doute, l’orage éclaterait et nous assaillerait au manoir. Le souper s’expédia vite et la famille se rassembla devant la vaste construction. Nous devisâmes quelque temps. Bientôt chacun gagna ses quartiers pour y passer la nuit. On m’avait assigné une grande chambre que je devais partager avec un jeune frère. Je ne dormis pas. Une atmosphère de plomb pesait et pas un souffle ne venait du dehors. J’eus l’intuition que quelque chose de singulier allait se passer.

Vers onze heures l’orage éclata. Le vent s’était levé et criait sa fureur à travers les colonnades de la vieille maison de pierre; le tonnerre roulait, éclatait et se perdait au loin; la pluie inondait les vastes galeries, elle croulait par moment et les gouttières geignaient sous l’effort de l’eau et du vent. Tout à coup j’entendis ma mère qui disait la nuit : ”Mon ami, on fait de la forge à la cave!” Elle s’adressait à mon père qui se leva aussitôt. Dans une autre chambre mes deux sœurs jetaient les hauts cris et appelaient avec des voix que je ne reconnaissais pas. Dans la cave le marteau exécutait un rythme étrange sur une enclume imaginaire. Je n’essaierai pas de décrire la terreur qui m’envahit. Mon jeune frère était venu s’écraser près de moi, il pleurait silencieusement, s’agrippait à ma robe de nuit, se haussait à mon oreille et se lamentait tristement. À la cave la clameur couvrait maintenant le bruit de forge; il semblait qu’on travaillait sous les fondations et que les artisans de l’œuvre étaient des désespérés; tantôt un grand cri s’étouffait, sorte de plainte formidable qui montait des abîmes et qui mourait comme étranglée; tantôt des escadrons semblaient se mouvoir, passer très près de nous, descendre et se perdre dans de lointains corridors. A dehors la nuit était affreuse, le tumulte des éléments ne parvenait cependant pas à couvrir les bruits étranges du soubassement.

Le jour se montra enfin. Il était laiteux, là-haut des paquets de brume s’effilochaient, des trouées se faisaient dans le chaos des nuages, une brise molle passait sur la plaine. Tout le monde fut sur pieds au plus tôt, tel était l’avis général : fuir ce lieu maudit où par des nuits sans lune des sarabandes diaboliques ébranlaient les vieux murs.

Mon père était navré. Il ne cessait de répéter : “C’est incroyable, c’est impossible.” Mais il lui fallait bien se rendre à l’évidence. Nous quittâmes donc la vieille demeure; les portes furent verrouillées, les fenêtres condamnées et nous descendîmes vers la plaine.

Mon père, par la suite, vendit le manoir à un homme riche qui résolut de le mettre à neuf. Les années avaient fait oublier à ma famille la terrible nuit de jadis quand un jour l’acheteur vint trouver mon père et lui dit : “Vous m’aviez parlé d’un mystère, je l’ai résolu. Des ouvriers préposés aux réparations de la maison se sont plaints qu’elle était hantée et que le diable, chaque nuit, y venait mener sarabande et horrible tintamarre. Je voulus découvrir l’origine de ces bruits. Après bien des recherches les ouvriers constatèrent que le système d’aqueduc, défectueux, imitait en se vidant tout ce que l’imagination humaine pouvait inventer. Après réparations les bruits disparurent complètement”. Mon père resta tout surpris et ronchonna, rageur : “Faut-il être bête, tout de même!”