En cette période de réchauffement climatique et au moment où s’achève un hiver exceptionnellement chargé de neige n’est-il pas intéressant de jeter un coup d’œil sur ce qu’était un hiver du « bon vieux temps » à La Prairie. Aujourd’hui encore on parle de ces hivers comme ayant été particulièrement longs et froids, et pourtant!

Rappelons-nous qu’au 19e siècle lorsque les glaces commencent à se former sur le fleuve, les steamboats cessent leurs activités et La Prairie demeure sans lien avec Montréal jusqu’à ce que les glaces soient suffisamment sûres pour baliser le pont de glace. Ce lien revêt une importance majeure tant sur le plan économique que social pour les habitants de La Prairie. La pratique du pont de glace se poursuivra bien au-delà de l’ouverture du pont Victoria en 1859. C’est cette aventure de la traverse en hiver que nous racontent ces extraits tirés du journal L’Impartial. Brève chronique d’une rude époque.

N.B. Le texte est cité tel qu’il est paru dans L’Impartial.
 

L'Impartial

Les cabanes sont prêtes…

26 déc. 1834 – Les Propriétaires des Cabanes qui doivent prendre leur quartier d’hiver sur la glace dans le chemin qui doit nous conduire à Montréal sont tous prêts à les placer au lieu de leur destination cette précaution et le tems (sic) des derniers jours nous font esperer qu’une communication facile aura lieu sous peut (sic) entre nous et les Citoyens de Montreal. Les Chemins sont beaux et nos Marchés sont très garnis; La penurie d’argent fait que tous les objets sont à très bon marché.

Bientôt la traverse!

8 janvier 1835 – Le froid intense qui persiste depuis plusieurs semaine a solidifie la glace dans beaucoup d’endroits de la rivière, des dimanche dernier on a pu traverse a une demi lieu au dessus de Longueuil et tout fait esperer qu’avant huit jours nous n’aurons plus besoin de faire aucun detour pour aller visiter nos amis a Montreal sous ce rapport, la saison est tres avancee, car l’hyver dernier le chemin entre Laprairie et Montreal ne fut pratique qu’au milieu du mois de fevrier, neanmoins la riviere Le mot « rivière » désigne ici le fleuve Saint-Laurent. n’a pas beaucoup grossi et aucune rue de notre Village n’est inondee ainsi que cela a lieu ordinairement a cette epoque. Jusqu’en 1960 les inondations ont représenté un fléau majeur pour La Prairie.

Froid intense…

15 janvier 1835 – Le froid a continue a regner avec une rigueur et une intensité peu communes jusqu’à lundi dernier les vieillards s’accordent à dire qu’ils ont vu fort peu d’hyvers aussi rigoureux, dans le commencement et surtout accompagnés d’une gelée aussi persistante, le thermomètre de réaumur Le thermomètre de Réaumur inventé en 1730 sera utilisé jusqu’à la fin du 19e siècle. est descendu plusieurs fois, la semaine dernière, à 26 degres au dessous de zero (-32 C), aussi la glace sur la rivière, a pris un degré de consistance et depaisseur (sic) extraordinaire pour la saison. On traverse avec sureté depuis huit jours, de Montreal a Laprairie la communication entre les deux endroits est tres active et le village postiche de cantiniers est range sur la route et la traverse est constamment couverte d’une grande quantite de carioles et traineaux.

Un règlement pour les cabanes?

5 février 1835 – Le procès qui vient d’être intenté à l’un des propriétaires des Cabanes établies sur la glace […] nous a suggéré quelques reflexions […].

Ces auberges en miniature, jusqu’à présent établies dans des vues d’intérêt particulier, nous paraissent susceptibles de servir à l’utilité publique, en soumettant les propriétaires à un règlement. On pourrait entr autres choses exiger que leur nombre ne déppasât pas trois ou quatre trois et qu’elles fussent placées à dix ou douze arpens (sic) l’une de l’autre. Par ce moyen et en obligeant chaque cantinier de placer un fanal au dessus de sa cabane, on préviendrait les accidens dans un des endroits les plus dangereux de la traverse. En second lieu il nous paraitrait convenable de défendre aux cantiniers, sous une forte amande (sic), de donner à boire à toute personne déjà ivre et surtout de permettre qu’aucun individu s’ennivre chez eux, attendu que tout homme voyageant dans un état d’inébriation (sic) et qui se trouve abandonné à lui-même sur la glace pendant l’obscurité, court le plus imminant danger de perdre la vie. La consommation d’alcool était un problème social préoccupant dans le Québec du 19e siècle. […] Nous pensons […] que soumis à un bon règlement, ils (ces cafés temporaires) peuvent être utiles; surtout en réfléchissant que bien souvent le pont de glace, sur lequel ils sont établis existe pendant un tiers de l’année.

Alors quand le voyageur est transi de froid dans sa cariole, malgré les fourrures dont il s’est enveloppé, avec quels délices ne s’arrête-t-il pas un moment à ces Cabanes pour rechauffer ses membres engourdis a la chaleur aimable d’un bon poële? […]

Accident et négligence.

26 février 1835 – Déjà plusieurs fois nous avons fait des observations sur la négligence coupable que les officiers publics apportent dans l’exercice de leurs devoir. Nous avons prédit le malheur qui vient d’arriver. C’est par une espèce de prodige que les accidens ne se soient pas multipliés par le mauvais tems qui a régné ces jours derniers. Comment dont se fait-il que des personnes en place chargée de veiller à la sureté publique, se jouent ainsi de la vie de leurs concitoyens. […]

Il est d’usage que la paroisse de St. Philippe et celle de Laprairie fasse baliser la traverse, non seulement d’un côté, mais de tous les deux avec de jeunes arbres, fixés dans la glace d’une manière solide, et telle que prescrit la loi. Cette année, on ne fait rien, et le malheureux qui est forcé à voyager pendant la nuit ou la ‘poudrerie’ est exposé à perir, quand il serait si facile de le sauver. Puisse cette note faire impression sur ceux que la chose regarde. […]

Le temps s’adoucit!

19 mars 1835 – L’Hyver tire à sa fin et parait vouloir, dans son dernier mois de règne, nous dédommager de lexcessive rigueur avec laquelle il pesé sur nous dans le commencement. Depuis huit à dix jours, nous jouissons d’une douce température; nous avons même eu plusieurs fois de la pluie, ce qui a gâté considérablement les chemins; en sorte que les communications sont devenues difficiles dans certains endroits. Tout fait presager que la navigation sera ouverte de bonne heure et que le vingt d’Avril ne se passera pas sans que nous voyons nos majestueux Steamboats sillonner les eaux du St. Laurent. […]

Frôler la mort sur le fleuve.

9 avril 1835 – Lundi dernier plusieurs traines se suivaient, en revenant de Montreal se dirigeant vers la Tortue. Arrivees à peuprès vis-à-vis de Laprairie tout-à-coup la glace s’enfonça sous les pieds des chevaux des deux premières traines et bientôt chevaux et traines disparues, entrainées par le courant. Les conducteurs qui venaient derrière, s’empressèrent de retenir leurs chevaux et coururent aux secours de leurs compagnons, qui se noyaient. Le beau frère d’un de ces derniers parvient à le saisir par le revers de la manche de sa capotte et il le souleva avec la plus grande peine attendu que son compagnon Dont on ne voyait plus le sommet de la tête, l’avait saisi par le cinture. Enfin, quoique la glace se rompit à chaque instant sous leurs pieds, ils parvinrent à se retirer du gouffre, qui devait les engloutir et ils arrivèrent à Laprairie transis de froid. […]