Dr Joseph-Moïse Longtin habitait une grande maison de brique rouge donnant sur le Chemin-de-Saint-Jean, au coin de la rue Saint-Laurent. Sur le côté est, la demeure donnait sur un vaste espace gazonné planté d'arbres matures.

Le docteur, fils de médecin, était célibataire. Vivait avec lui, une sœur, également célibataire. Comme son père, le docteur fut maire de La Prairie pendant de longues années.

Médecin de famille, il se rendait à domicile pour les accouchements et des conditions graves nécessitant une présence médicale. Pour une consultation, on se rendait à son bureau occupant la partie avant de son domicile. Après avoir sonné, on entrait dans la salle d'attente occupant le hall d'entrée du bâtiment. Sans mot dire, on s'assoyait en présence d'autres patients. Avertie par la sonnerie d'entrée, la garde s'amenait en quelques minutes pour voir qui était le nouvel arrivant et le saluait brièvement. S'il s'agissait d'une première visite, elle demandait ce qu'on voulait et, quand on répondait que c'était pour voir le docteur, elle disait d'attendre et qu'elle l'avertirait.

Quand on venait pour un traitement déjà prescrit relevant de sa compétence, elle faisait généralement attendre un peu car elle paraissait toujours bien occupée. Il lui arrivait aussi d'inviter à passer dans une petite salle de soins adjacente.

À cette époque où les antibiotiques étaient inconnus, on devait recourir à d'autres moyens pour traiter les infections persistantes des voies respiratoires supérieures. Par exemple, des amygdalites récidivantes pouvaient nécessiter l'ablation de ces organes portés à s'infecter et qui, prenant de l'ampleur, en venaient à gêner la respiration des enfants. Le docteur se chargeait de l'opération s'il le jugeait à propos. Bien que bénigne, l'opération était crainte par les enfants. Pour les encourager à relever le défi, on leur faisait miroiter que pour atténuer la sensation de brûlure de la gorge, suite à l'opération, ils pourraient prendre de délicieuses boissons froides ou de la crème glacée. C'était là, si on peut dire, une façon de faire avaler la pilule.

Il y avait d'autres moyens de s'attaquer au problème. L'un d'eux consistait à balayer les amygdales, pendant un nombre déterminé de secondes, à l'aide d'un faisceau de rayons ultraviolets germicides produit par une sorte de lampe-fusil que la garde manipulait avec expertise. Il fallait, durant le traitement, garder la bouche grande ouverte et dire un long « aaaaaaa » pour bien exposer la zone à irradier. Ce traitement était suivi de la vaporisation, sur la zone infectée, d'un désinfectant réchauffé de goût plutôt agréable, mais qu'il ne fallait pas avaler. On s'en débarrassait en le rejetant dans le crachoir placé à proximité. Ce traitement inspirait confiance et était répété quotidiennement jusqu'à ce que le docteur, avisé par la garde, vienne constater l'état satisfaisant de la gorge.

Dans les cas de congestion nasopharyngienne sans amygdalite, la séance aux rayons ultraviolets était omise et remplacée par l'inspiration de vapeurs de menthol expulsées, d'une ampoule chauffée, par un orifice adapté aux narines. L'effet décongestionnant était presque immédiat sur la muqueuse nasale mais, parfois, un peu douloureux. Si le bénéfice anticipé du traitement était valable, il était considéré comme moins attrayant. Par contre, l'inspiration profonde de la même vapeur par la bouche procurait, en descendant dans les bronches, une voluptueuse sensation de bien-être dont la répétition désirée n'était jamais assez comblée.

À la salle d'attente, quand apparaissait le docteur, il saluait à la ronde, à peu près toujours avec la même formule. En hochant la tête et en se frottant les mains, il demandait, sans qu'on soit sûr vers qui se portait son regard : « Et puis, ça marche d'une façon raisonnable? » Chacun attendait qu'il fixe l'élu avec qui il était prêt à parler. Pendant qu'il scrutait les expressions, certains prenaient les devants. Untel exprimait nettement le désir de le voir dans son bureau, une autre, fréquente visiteuse, commençait à exposer ses maux avec le but évident de passer avant les autres. Un autre, jeune marié, lui demanda un jour d'un air apparemment détaché si une grossesse pouvait arriver à son terme avant neuf mois. Comprenant le motif caché de cette question, le docteur y répondit avec le plus grand sérieux professionnel : « Ça peut arriver pour une première grossesse mais, n'ayez crainte, les autres grossesses dureront neuf mois. »

Cette rencontre de quatre ou cinq patients en salle d'attente constituait une sorte d'évaluation préliminaire pouvant se régler par une prescription médicamenteuse, un examen de la gorge, dans une salle attenante, suivi d'un traitement par la garde ou par la décision d'un examen en bonne et due forme au bureau.

À cette époque d'avant la guerre de 1939-1945, la médecine était encore plus un art qu'une science solidement établie. À part sa capacité à réaliser un bon examen tant subjectif qu'objectif le médecin de famille d'un village ou d'une petite ville n'avait à sa disposition que peu d'examens de laboratoire susceptibles de confirmer et de préciser un diagnostic difficile à établir. Les enfants naissaient à la maison et les gens mouraient la plupart du temps chez eux. Ils ne se présentaient pas à l'hôpital d'eux-mêmes. Le docteur y dirigeait ceux de ses patients qui devaient être opérés ou dont la maladie requérait l'usage d'appareils particuliers ou l'application de techniques spécialisées.

Les maladies du vieil âge étaient généralement acceptées avec résignation ou fatalisme. On s'en remettait au médecin de famille pour tenter d'atténuer les douleurs des corps usés. On espérait également de lui des conseils ou des médicaments susceptibles d'atténuer la douleur de malades jugés incurables. On n'attendait cependant pas trop de miracles de sa part. Plus souvent que de nos jours, c'est en implorant ardemment Dieu et les saints du ciel qu'on se permettait d'espérer le miracle, surtout dans les cas où la maladie grave était apparue subitement ou rapidement.

Les aînés de La Prairie qui ont connu le Docteur Longtin se souviendront peut-être d'un certain trait extérieur de sa personnalité; son élégante démarche qu'on pouvait admirer quand, entre autres, il se rendait à l'église pour la grand-messe.

Bien qu'ayant le pied ferme, il utilisait une canne. Ce n'était pas qu'il en eût besoin comme appui. Il l'utilisait pour accompagner son pas auquel il conférait ainsi une certaine noblesse. Il était beau de le voir aller, bien droit, exécutant avec une aisance toute naturelle le geste rythmique entraînant le bout de la canne à toucher légèrement le sol, à s'élever dans une gracieuse courbe et se pointer, un peu en deçà de l'horizontale, pour revenir au sol et poursuivre la répétition de cette harmonieuse cadence.