Gardien de barrière

Gardien de barrière

Quand mes grands-parents Desrosiers sont arrivés de la côte Sainte-Catherine pour s’installer près du village de La Prairie leur famille comptait cinq enfants. On était au début de l’été. Le plus jeune des enfants était un bébé et les autres avaient de deux à sept ans.

Grand-père avait déjà une bonne expérience comme cultivateur, mais il n’avait pas les moyens d’acquérir une terre. Il en loue une, dite terre des syndics. Ces derniers sont les administrateurs des affaires de la commune de La Prairie. La terre longe la limite sud-ouest de la commune dont elle fait partie. D’une largeur de deux arpents, elle s’étend du fleuve, sur 25 arpents, jusqu’au rang San José. Elle est pourvue d’une grange et à son extrémité ouest, sur une partie située entre le Chemin du bord de l’eau et le fleuve, d’une modeste habitation réservée au gardien de la barrière.

Comme son nom le dit, la commune est à l’usage de la communauté des censitaires d’une seigneurie (les Jésuites) qui, sous certaines conditions, sont autorisés à y récolter du bois et à y faire paître les animaux. Les parties en prairie de la commune où le pâturage est possible sont clôturées pour éviter que les animaux n’aillent errer et se perdre aux alentours. Non loin de la maison du gardien, une barrière permet de livrer passage aux vaches lorsque leurs propriétaires les mènent au pré et les ramènent chez eux pour la traite. Cette entrée accommode surtout les premiers cultivateurs dont les terres débutent près de la limite de la commune. Ceux qui ont des taures les laissent s’y nourrir du printemps à l’automne.

En aménageant dans la modeste demeure du gardien la famille devient connue comme Les Desrosiers de la barrière. Dans son rôle de gardien grand-père veille à ce que la barrière soit en bon état et qu’elle soit bien fermée lorsqu’il le faut. Il a aussi l’obligation d’approvisionner en eau les abreuvoirs où les bêtes viennent se désaltérer, près de la barrière. Aussi souvent que cela est nécessaire, il remplit un gros tonneau d’eau puisée dans le fleuve et que son cheval tire sur un stone bob, un traîneau utilisé lors de l’épierrage d’un champ.

Elysée Choquet résume bien l’avantage du système des gardiens de barrière. Conçu pour éviter d’onéreux débours il doit être avantageux tant pour l’administration des syndics que pour le gardien de barrière pour être durable.

À son avantage, le gardien se voit accorder par bail le droit de cultiver à son profit une certaine partie de terre de la commune aux conditions ordinaires de 1 $ l’arpent (en 1903). Il a une maison à sa disposition, grand-père l’améliorera passablement, à ses frais, pendant son séjour. En contrepartie, il devra, la première année de son bail, défricher la terre de ses aulnaies, arbustes et buissons. L’année précédant la fin de son bail, après l’avoir cultivé à son gré, il s’oblige à semer l’étendue cultivée en mil et en trèfle. Il laissera ainsi un beau pré de grasses pâtures aux usagers de la commune.

Si le gardien cultive la terre assez longtemps et travaille bien il y trouve aussi son compte. Sans avoir à s’endetter et pour un loyer modeste, il peut en tirer de bons revenus tout en bénéficiant d’un logis.

À l’automne de 1922, dix-neuf ans après la signature de son premier bail et après trois reconductions, Arthur Desrosiers s’engage pour un dernier terme de cinq ans. Le 11 octobre 1922, le cahier des délibérations des syndics fait état de ce que suit : 50 arp, Boulevard Salaberry, à Arthur Desrosiers: 5 ans, $2 l’arpent, donc $100 année – Semé 3 ans, 2 ans en prairie après mil et trèfle: broussailles et cloture aux frais du loca.

Au cours de son séjour sur la terre des syndics, la famille Desrosiers s’est consacrée à la culture maraîchère. On produisait de la tomate en grande quantité. Par contrat, la plus grande partie était livrée au village à la conserverie De Gruchy. On écoulait aussi au marché Bonsecours, où on se rendait en voiture, des cargaisons de boites de tomates, de poches de patates, d’oignons et de haricots jaunes.

En bonne partie pour l’usage de la famille, on cultivait aussi du maïs, des pois, de l’ail, des navets, carottes, betteraves, choux… Les légumes qui pouvaient se conserver étaient entreposés dans la cave de la maison. Grand-mère apprêtait aussi certains légumes pour la conservation : betteraves dans le vinaigre, cornichons salés, ketchup et autres.

Six ou sept vaches permettaient de répondre amplement aux besoins de la famille en lait, crème et beurre. Le beurre non requis pour la consommation familiale était vendu au village au magasin Rother de la rue Saint-Louis. Un poulailler comptait une quarantaine de volailles dont quelques pintades et une oie destinée au plat de résistance du jour de l’An. On engraissait aussi quelques cochons dont on fumait les cuisses et les épaules.

En somme, on vivait plutôt bien sur la terre des syndics, à peu de distance du village avec son église, ses écoles, ses magasins bien garnis, quelques parents et amis et même, au cours des années vingt, durant la saison estivale son cinéma en plein air dans la cour de Paul Hébert sur la rue Saint-Ignace.

En 1927, vingt-quatre ans après qu’on se soit rapproché du village, on vint y vivre. Animaux, équipement agricole et tout ce qui serait désormais inutile furent vendus à l’encan. Comme pour plusieurs cultivateurs qui avaient trimé dur dans la force de l’âge le temps était venu de s’adonner à des tâches physiquement moins exigeantes tout en pouvant se permettre une vie sociale enrichie.

Références

Choquet, Elysée, Les communes de La Prairie, Imprimerie du Sacré-Coeur, 1935